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L’été avec Sylvia (rêver de Marilyn)

pour Laurence

Samedi, 20 juillet, Palermo

« La charité est cette clef. » (Rimbaud)

Blanchot a beaucoup insisté sur le rapport de l’écriture à la mort. Mais a-t-on mesuré à quel point ce fétichisme curieux qui a pour nom critique littéraire n’est autre, bien souvent, qu’une terrible nécromancie ? Grands amateurs de la planche de oui-ja, Ted Hugues et Sylvia n’étaient, au reste, pas les derniers à interroger les morts.

La mort érige l’homme au rang de mystère, remarque Novalis. Et la femme aussi bien.

Un rêve de Sylvia. « La nuit dernière Marilyn Monroe m’est apparue en rêve, comme une sorte de marraine fée [a fairy godmother]. Une occasion pour elle de ‘‘bavarder” avec son public, comme ce sera le cas avec Eliot je suppose. Presque en larmes, je lui ai dit combien ils comptaient pour nous, elle et Arthur Miller, alors même, bien sûr, qu’ils ne nous connaissent pas. Elle m’a fait une manucure d’une main experte. Je ne m’étais pas lavé les cheveux, et lui ai posé des questions sur les coiffeurs, en disant que toujours, où que j’aille, ils avaient réussi à m’imposer une coupe de cheveux affreuse. Elle m’a invitée chez elle pour les vacances de Noël, en me promettant une nouvelle vie épanouie. » (dimanche, 4 octobre 1954, in Journaux).

Je me demande quelle est la couleur de cheveux de Sylvia en cet automne 1954. Sylvia est-elle blonde, comme sur ces extraordinaires clichés datés du mois de juin de la même année? La série Marilyn a-t-on dit. Et c’est vrai qu’il y a un air.

(Sylvia, en juin 1954, image éhontément chipée ici)

Dans l’édition Quarto, il est un trou, une ellipse chronologique en lieu et place de ce juin 1954. On passe de mai à juillet dans « Vie et œuvre » et la sélection proposée des Journaux ne comprend aucune entrée pour le mois de juin. Il faudra vérifier a casa dans l’édition unabridged des Journaux, chez les biographes également.

Juin 1954. Il y a moins d’un an, ce fut pour Sylvia l’abominable dépression, puis les électrochocs. Sur la photographie, on ne voit pas, ou à peine, la cicatrice sous son œil droit, qui résulte de la tentative de suicide derrière le tas de bois. Passons.

Je pense au très beau livre d’Anne Savelli, Musée Marilyn (voir ici). Sylvia est devenue une icône muséale justement : une exposition photographique lui a rendu hommage (National Portrait Gallery, Washington DC, 2017), où l’on a exhibé jusqu’aux cheveux de la sainte (délivre-nous de la Peste). Qu’est-ce que cela apporte à la littérature ? Sans doute pas rien. Je veux dire, à la littérature à la papa, l’édificatoire et patrimoniale (matrimoniale aussi) qui se nourrit de ces choses-là, qui travaille inlassablement au mythe. Je ne suis pas là pour juger si Sylvia en sort grandie ou non. Mais on devine bien ma pensée à ce sujet.

Qu’en dit Joyce Carol Oates ? Susan Sontag ? Et Joan Didion ? La manière dont elles affrontent ou non le mythe de Sylvia, comme on gravit ou non l’Everest, est sans doute intéressante à étudier.

En quête d’images de Sylvia, j’ai découvert l’existence d’un film qu’on lui a consacré (Sylvia, 2003). C’est dire à quoi un esprit fin et délicat (oh ! que si…) prend le risque de s’exposer en farfouillant sur internet.

Je ne me fais aucune illusion sur cette production avec James Bond dans le rôle de Ted Hugues et Gwyneth Machine dans celui de Sylvia, long métrage profilé à l’évidence comme un suppositoire antitussif. La nullité est pavée de bonnes intentions, et c’est ce qui peut rendre dangereusement désarmante la prise en charge commerciale, « hollywoodienne », de la chose poétique. Je conçois que le nanar puisse se réclamer d’une ontologie particulière, mais ce film se regardera mieux sans moi.

Dans le rôle de Sylvia : Gena Rowlands, façon Cassavetes, sinon rien.

Fin de l’épanchement biliaire. Enfin non, il en reste.

Au chapitre des adaptations navrantes, il y a aussi le Blonde d’Andrew Dominik, biopic tiré (vraiment au sens agricole de traire, comme d’une vache) du très grand livre d’Oates consacré à Marilyn, obscénité dénuée de tact dont j’ai dit, autant que j’ai pu, le très peu de bien que j’en pense, ici. Quelquefois, la charité se doit d’être sans merci.

Nous sommes le premier week-end d’octobre 1954. Sylvia rêve de Marilyn. La vedette fait les ongles de la poétesse. L’image me va. Elle est presque dialectique. Au fond, comme l’a écrit Carl Rollyson, biographe à la fois de Sylvia et de Marilyn, « Sylvia Plath a été la Marilyn Monroe de la littérature moderne ». Mais on ne peut pas s’en tenir à la manucure.

Ce n’est pas de cosmétique ni même d’esthétique dont il s’agit. C’est plus radical. Marilyn et Sylvia sont assignées, à leur corps défendant il va sans dire, à l’abjection du spectacle.

Décédée quelques mois à peine après Marilyn, Sylvia naît quelques mois à peine après Guy Debord.

Ici, une intuition mienne livrée à la volée, pour ce qu’elle vaut. La Cloche de verre est à lire comme un puissant réquisitoire contre la société. Soit. Mais digne de Debord ? Il me semble que Sylvia et lui parviennent tous deux à donner à lire le monde tel qu’il se présente, en en niant, par la négation la plus étanche qui soit, l’essentiel mensonge sur lequel il se fonde. Bien sûr, Sylvia et Debord ne parlent pas depuis le même endroit, mais ils n’en renversent pas moins quelque chose de comparable.

L’universitaire américaine en devenir n’a pas la critique sociale chevillée à l’âme, mais il n’en est pas moins vrai que la névrose touche quelquefois à la sainteté.

Sylvia rêve de Marilyn, et ce rêve est beau. Ce rêve fait déchoir la star. Mieux : il la ramène à hauteur du vivant, sur fond de féerie et de vacances de Noël. Debord, de son côté, est plus raide. Thèse 60 de La Société du spectacle : « La condition de vedette est la spécialisation du vécu apparent, l’objet de l’identification à la vie apparente sans profondeur, qui doit compenser l’émiettement des spécialisations productives effectivement vécues. » Etc. Le passage, qui mérite d’être lu en entier, est long et connu, et sans doute implacable. La vérité est là. Téléchargeable. Évoquée dans l’enseignement de nos écoles dites grandes. On mesurera l’ironie. Mais c’est dans le film de La Société du spectacle que le texte, quand bien même bavard et prétentieux, rencontre son propos. Il faut voir, entre 23 minutes 30 et 24 minutes 51, cette thèse 60 se déployer en images (ici). On y aperçoit notamment Marilyn, « pseudo-pouvoir sur le vécu », hypostase parfaite de la vedette.

(Marilyn dans La Société du spectacle)

La Société du spectacle se regarde, et plus facilement que du Godard. Mais ce très grand film a été réalisé avec beaucoup trop de sérieux dans la ruse. JLG a, lui, de la ruse dans l’humour, et c’est pour cela qu’on n’a pas fini de prendre plaisir à s’ennuyer avec Godard. Quoi qu’il en soit, ce dernier n’a pas l’esprit de sérieux, qu’il ne faut pas confondre avec la chiantine dont ces cinéastes se partagent le prestige dans les quelques cercles snobs que peut encore se permettre une démocratie aussi fatiguée que la nôtre.

— On arrête la blague, tu veux ? Sur le nouage de l’image et de Marilyn, il y a Pasolini qui l’emporte. 
— Oui. Il suffit de visionner La Rabbia, aux alentours de 35 minutes.
— Allons-y.
(Marilyn dans La Rabbia, avec surtitre anglais)

Je parlais, un peu pour de rire, de charité il y a un instant. Mais c’est précisément de cela dont il est question, lorsqu’on envisage Pasolini.

Charité de Pasolini. Au sens théologal. À quoi Debord, obtus et génial, est bien entendu sourd et aveugle. À Dante, il préfèrera toujours Machiavel ou Clausewitz.

Avec La Rabbia, Pasolini rencontre Marilyn dans une sorte de rêve, qui prolonge celui de Sylvia. L’empathie devient alors élégiaque et donne lieu à une intense méditation sur la beauté ainsi que sur la tragédie.

Un article dans The Opiate qui passe en revue Kim Kardashian, Madonna et Britney Spears fait habilement le point sur le tragic porn dont Sylvia et Marilyn font l’objet. Il y a, de fait, une ostentation du tragique lorsqu’on songe à Sylvia ou à Marilyn. Cette exploitation toute pornographique du tragique à été poussée à son comble par Warhol avec ses sérigraphies consacrées à l’actrice. Tout se passe comme si les journaux intimes de Marilyn et de Sylvia avaient été écrits de la même encre. Mais ce passage de La Cloche de verre, cité dans l’article de The Opiate, me semble ouvrir d’autres perspectives sur le rêve de Sylvia autant que sur Marilyn elle-même — je traduis comme il me vient : « Si être névrosée revient à désirer deux choses mutuellement exclusives au même moment, alors je suis diablement névrosée. Je suis vouée à virevoler entre des choses mutuellement exclusives pour le restant de mes jours. »

(image éhontément chipée)

Et voici donc, une fois encore, Sylvia sur la plage. La névrose est là, sans doute, et bien souriante. Ce n’est pas encore la plage de Berck, que Sylvia visitera en 1961 et à laquelle elle consacrera un de ses plus extraordinaires poèmes, qui intégrera le grand rêve d’un poète encore enfant.

à Sylvia Plath

Tu es venue sur ma plage moi un enfant ―
Sexuée comme une jeune fille sous les mouettes.
Merveille entre les cuisses miracle au soleil ―
Malheur lourd sable et vague envie de la mort certaine.


L’enfant vieux ne trouve pas les mots ni le rythme ―
Les mouettes passent presque tout leur temps au bou.age.
Seul le soir les rappelle à l’espace et au vent ―
O Sylvia morte ! pose sur mes pieds tes pieds frais !

(Ivar Ch’Vavar)

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