
Le terme d’épiphanie fait partie du langage courant. Son emploi sécularisé nous vient de Joyce, qui l’évoque dans ses ouvrages. Je n’entre pas dans les détails.
Peut-on avoir des épiphanies de lecture? Je le pense. Relire Cesare Pavese un jour d’avril à Palerme, installé chez Ezio, dans sa sympathique gelateria, à une portée de lance-pierre à peine du Grande Albergo et des Palmes où est mort Raymond Roussel, alors que le destin du monde semble lié au détroit d’Ormuz dont tout le monde ignorait l’existence jusqu’à il y a quelques semaines à peine (la guerre décuple nos connaissances géographiques), relire Lavorare stanca et plus particulièrement encore deux essais accompagnant ces poèmes peut avoir, oui, quelque chose d’épiphanique. On verra, justement, que tout le problème de la nature de ce quelque chose est ici central.
De Quincey avait ses révélations opiacées avec sous le coude un volume de Kant, et il en parle admirablement (pas dans la traduction de Pierre Leyris). Les miennes, d’épiphanies, sont plus modestes, et je ne sais pas si elles méritent d’être exposées. Là n’est pas la question. Allons-y.
Les poèmes de Pavese, donc, un après-midi d’avril en Sicile. On aimerait pouvoir noter ce qui se passe lorsqu’adviennent ces épiphanies de lecture. Ce d’autant qu’elles n’arrivent pas si souvent. Beaucoup de choses les conditionnent, à commencer par tel rayon de soleil sur les coups de seize heures qui fait briller la garniture en plastique chromé d’un frigidaire à porte vitrée transparente estampillé Coca Cola, les conditionnent et les déterminent — c’est aussi une forme de rayonnement, de claritas, pour reprendre le jargon joyço-thomiste, et je suis persuadé que l’éclat du chrome, la poésie de Pavese et le détroit d’Ormuz entrent en résonance (consonantia, pour céder, encore une fois au vocabulaire de Stephen Dedalus) — comment? je ne sais pas — avec, peut-être, la rumeur de la via Roma, et une foultitude de ressorts inconscients. Et cela ne peut que passer par la quidditas, comme Dedalus nous l’explique — revelation of whatness.
Très bien.
Mais la whatness de quoi? De quoi on parle? Quel est l’objet de l’épiphanie lorsqu’il est question de lecture? Je suis bien en peine de répondre. Aye, here’s the rub.
Épiphanies de lecture, ja. Mais épiphanie de quoi? de quel objet? De quoi la whatness du fait de lire? Qu’on me pardonne la brutale candeur de cette question. Elle me travaille fort, et de longue date. Me voici engagé, à nouveau, sur une pente aussi vertigineuse qu’eidétique, celle d’une esquisse de phénoménologie de la lecture. C’est une piste noire pour laquelle je ne me sens pas bien prêt. Qui peut l’être? Proust l’était, qui savait tordre le cou à l’intelligence, dans Sur la lecture, texte aussi digressif qu’insurpassable. [voir ici]
Ce que je peux dire, moi qui ne suis pas Proust, ce dont je suis à peu près sûr, c’est qu’il est un rapport souterrain entre Roussel et Pavese. Difficile pourtant de trouver deux écrivains aussi différents. Qui tous deux néanmoins meurent à l’hôtel, comme dans telle nouvelle de Pirandello.
Une piste noire, on vous dit.