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Adopter les mœurs de la poésie (PPL, 20)

Vingtième fragment pour une prose libre. Il faudrait peut-être que je fasse le point quant à cette notion. Ou bien que je la laisse filer ainsi, qu’elle n’accède pas au rang à proprement parler du concept. Non que je voie en elle quelque chose de flou. Simplement, elle résiste à la définition. Je ne cherche pas à la figer de suite, pour des raisons expérimentales, pour l’expérience que je cherche à en faire. Et je ne m’en sens d’ailleurs pas capable.

La formule « prose libre » m’est venue lors d’une discussion avec Guillaume Curtit. Elle voulait désigner ce que j’essayais alors de faire avec mes Fragments de Palerme, dont certains ont paru ici-même. Puis, Ivar Ch’Vavar m’a signalé qu’il l’employait déjà lui-même, à l’occasion d’une Disputaison à laquelle j’ai d’ailleurs participé. Comme quoi, on n’invente rien. Cela se trouve dans les archives de Poesibao, lesquelles finiront bien, tout le monde l’espèce, par refaire surface un jour.

La prose libre est hantée par le poème. Il n’y a sans doute pas de réelle différence entre prose et poésie. Ces domaines entrent dans une forme de continuité, mais il n’y a pas réciprocité de l’un à l’autre. La prose libre ne me semble pas hanter le vers autant que le vers noyaute celle-ci. Il existe du vers prosaïque, bien sûr, dont je trouve un bel exemple chez Roussel (le roman en vers de La Doublure), ou encore dans Edel de Paul Bourget. Ou bien, mais c’est une autre affaire, dans certaines productions actuelles, navrantes émanations moi-moïques où le lyrisme se détache assez mal d’un instagramisme de bon aloi. On confond désormais haïkus et slogans publicitaires, critique littéraire et propagande commerciale. Le spectacle est idéalement intégré, et qui se met en tête d’y déroger se fait gentiment conspuer, en toute bienveillance il va sans dire.

Dans La France byzantine (1945), Julien Benda, qui ne connaissait ni Instagram ni Debord, note : « Aujourd’hui on loue […] une prose parce qu’elle s’efforce d’adopter les mœurs de la poésie ». J’aime cette formule, adopter les mœurs de la poésie. Je ne suis pas bien sûr que Benda pense à la même chose que moi quand il est question de poésie (sans doute suis-je moi-même byzantin…), il note cependant la non-réciprocité de la prose et du poème :

Presque tous les grands poètes sont de grands prosateurs : Racine, Lamartine, Victor Hugo, Vigny, Baudelaire.
Les grands prosateurs sont de mauvais poètes : Bossuet, Chateaubriand, Flaubert, Taine.

La prose libre, donc, adopte les mœurs de la poésie. D’une certaine manière, la prose libre conserve, quant au langage, l’attitude du poème. Et ce n’est sans doute pas que cela. Ce n’est pas seulement byzantin. Je pense que la prose libre ne se libère qu’en pensant au poème, un poème souvent in absentia, qui en quelque sorte la précède. De même que la traduction n’a de cesse de rêver au poème qu’elle a charge de prolonger.

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