
Le Paysan de Paris
Noto, Ibla, Ortygie — il est d’autres lieux en Sicile, intrinsèquement plus beaux que la ville de Palerme. Seulement, tu as préalablement investi cet espace, déjà très riche en signes pour en faire un ailleurs propre à accueillir ta rêverie. Ainsi vises-tu à susciter le merveilleux, dans la ville même où Raymond Roussel, homme de tous les supplices et de tous les prodiges, a trouvé la mort.
Tu es à Palerme comme le Paysan de Paris. Une promesse d’épiphanie t’attend ici à chaque coin de rue, où il arrive qu’un graffiti dans une venelle obscure, un oratoire beau et naïf aménagé sur une façade lépreuse, ou encore, suspendue dans le vide, la grille d’un balcon depuis longtemps effondré opèrent comme autant de « serrures qui ferment mal sur l’infini ». C’est ici le lieu d’un mythe, d’une mythologie personnelle où tu es amené à croiser, outre le fantôme de Roussel ou celui de Lampedusa, le professeur Leblanc aussi bien que Sogol, qui ne font peut-être qu’une seule et même personne, dont l’avatar étrange pourrait être, et pourquoi pas ? le baron di Stefano, autant que le mage Cagliostro qui aurait les traits d’Aqualung, le clochard vaguement céleste rencontré sur les marches de Montesanto à Naples, et qui t’accompagnerait secrètement dans le dédale du Grand Rêve.
Lémurie fantôme
Roussel aurait pu, ici, à Palerme, écrire un de ces longs, très longs poèmes descriptifs et à tiroirs, au sujet d’une fourmi, d’une mante religieuse peut-être, ou à propos de cette sauterelle aux cuisses grêles, apportée ici par un vent chaud des terres australes, qui venait de bondir sur la rambarde cuisante du balcon, s’il en avait eu la force.
Il aurait pu produire des centaines de vers gigognes consacrés à ce seul insecte — chipèque pardon issue de cette fantomatique Lémurie où le mythe de Sogol enfonce de curieuses racines (mais c’est une autre histoire) — peut-être des milliers de ces abominables bouts-rimés dignes de la Ballade de Neurinase, dont il détenait le secret. Mais non.
Il est épuisé. Dans les limbes. Las. Il a erré. Son odyssée insensée est en train de prendre fin. Il a traîné, allez savoir comment, allez savoir pourquoi, son matelas tout contre la porte de Charlotte. C’est à peine s’il tient encore sur ses jambes. Il ne voyage plus. Il n’écrit plus. Il a tout dit, tout vu. Assez vu. Assez dit. Il se défonce en douceur. Assez, assez ! Ce soir : Sonéryl. Et la sauterelle de bondir de l’autre côté de l’horizon.