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Christian Prigent, Point d’appui

Lire Point d’appui (P.O.L., 2019) parce que Christian Prigent est une voix importante dans l’écriture contemporaine serait invoquer une mauvaise raison, bête et réductrice.

On peut lire Point d’appui de Prigent pour pallier la nullité du monde. Cela aide. Mais ne suffit pas, bien sûr.

Voyez un peu le monde, comme il est.

Il s’agit de notes qui s’échelonnent de 2012 à 2018. « Pages extraites d’un journal sporadique. » Point d’appui, selon une formule glanée chez Klhebnikov, placée en exergue : « Nous avons besoin de points d’appui, c’est-à-dire de journaux intimes ».  Point d’appui. À entendre, aussi bien, comme absence d’appui. Il n’est point d’appui.

La sporadicité des propos est compensée, rachetée, rendue organique ou presque par un principe qui pourrait être celui de l’herbier. On peut ainsi feuilleter Point d’appui à partir du Mémento qui en recense les multiples thématiques. Prigent propose une manière originale, et féconde pour ce qui est de la lecture, en organisant son index sous la forme de ce Mémento, ou « Émois et santé » précède « Home cinema », laquelle rubrique est suivie de « Hygiène et santé » puis de « Loisirs créatifs ».

Il ne s’agit pas d’un journal comme ceux, par exemple, de Pierre Bergounioux ou d’Albert Strickler, tenus au jour le jour. Les fragments sont datés, pour mieux leur offrir un ancrage. C’est tout. Je ne suis pas sûr que l’objet de cet ouvrage soit le temps. J’y vois des haltes, dans une vaste promenade. Une randonnée par les territoires de maintenant. Sporadicité — vilain mot, au reste.

Comme les sténogrammes de Günther Anders, en plus plaisant.

Bien sûr qu’il est un appui. Je dirais même un pivot, un moyeu autour duquel cela tourne. Il est procuré par la poésie. L’ouvrage jette en annexe quelques poèmes, c’est vrai. Mais c’est dans les notes qui précèdent que l’on sent davantage la poésie au travail, telle qu’elle peut travailler un poète des années 2010. Dans les lambeaux de poèmes, aussi, qui jaillissent de temps à autre. Voilà ce qui est admirable et qui peut suffire à nous procurer un réel bonheur. Car c’est toujours un phénomène heureux que de voir ainsi la pensée se tresser à l’impératif du poème.  

L’appui se fait aussi bien sur le corps, sur la vraie vie même. La réputée absente. On la retrouve notamment, belle et triviale, dans une note du 11 janvier 2018. « Alain Frontier, bloqué du dos, m’écrit avoir dû se servir d’une pince à cornichons pour rattraper sa chaussette. Je connais ça. Plein le dos, plein le cul (de la vie) : tout coince et fait chier, impeccablement psychosomatique. Au bout du compte (au bout de l’ubuesque pince) on est toujours le cornichon de sa propre anatomie. » Combien salubre, la dureté du propos offre, si besoin était, un surcroît de sincérité. « Nullité des poèmes de Houellebecq » ; la prose de Guy Debord comparée à du Viollet-Leduc ; perplexité face à l’écriture inclusive ; Sollers qui ne fait plus rien de bien depuis Femmes, etc. Le livre fourmille par ailleurs d’anecdotes, fruits de rencontres, d’échanges et de dialogues. Ainsi, une belle évocation, fugace, d’Andrea Zanzotto, que Prigent a préfacé. « L’homme Zanzotto était un petit monsieur seigneurial, élégant et furtif, œil noir, vif, toujours nimbé d’un essaim de signorine attractives. » Et, plus globalement, la geste de la revue TXT est éclairée, depuis le dedans, par son animateur principal. Tout une époque. Mais, redisons-le, ce n’est pas un regard rétrospectif qui anime Point d’appui. Bien plutôt, une pensée tendue vers le poème, vouée à cet usage particulier, joueur et jouissif, de la langue et de l’image. « Non à la macération dépressive. Non à la grisaille stylistique. Non à l’absence de style revendiquée. Non à Maupassant, Houellebecq, Angot. Non aux moralistes pincés (de la pensée et du style) : Cioran, etc. Oui au comique goguenard de Rabelais, Shakespeare, Beckett, Jelinek, Novarina, Pennequin : ceux chez qui la torsion de langue triomphe et relève sans la nier la négativité qui fit écrire (ne pas se satisfaire du ‘‘lieu commun’’). »

Une hantise de la théorie traverse ces notes. Et, fatalement, celle-ci trouve une place assez grande dans cet ouvrage, qui se présente néanmoins comme un agréable livre d’atelier. Prigent revient sur son œuvre, et nous offre son regard sur tant d’autres choses qui comptent. C’est précieux : alors même que l’idée de contemporain tend à échapper au lecteur d’aujourd’hui, voici qu’un paysage actuel de création se déploie et offre de nombreux sentiers de traverse dans le domaine de la poésie, laquelle revêt pour Prigent une « importance civique », en cela qu’elle « ouvre le monde ».

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