
Au supermarché, tu cherches en vain un petit bidon d’0W-40. Un petit, d’un litre. Fabrice, l’excellent garagiste avait raison, cette huile-ci ne se trouve pas partout.
Il est bon que le monde sache que Fabrice n’est pas un escroc. Fabrice est un garagiste réglo, honnête même.
À côté de toi, un type cherche, lui aussi, de l’huile. Pour sa tronçonneuse. Il s’exclame, Je vais devenir fou ! sous l’œil de sa dame qui pousse le caddie. Tu lui demandes ce qui ne va pas. Empathie déplacée, il va de soi. Le gaillard se donne en spectacle, et tu n’arrives pas à décider si son épouse est complice ou tout bonnement débordée par cet énergumène qui veut simplement donner libre court à son agressivité, à sa colère. Son problème? L’augmentation du prix de l’huile pour tronçonneuse. Il est lancé : Ils nous prennent vraiment pour des cons. Vivement qu’on aille voter. Tu n’es pas absolument persuadé que ce petit monsieur qui se languit d’aller effectuer son devoir de citoyen et toi tombiez politiquement d’accord sur tout.
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« Bon courage, mes chéris! Papa et Maman » écrit au crayon de papier, sous la tapisserie qui vient d’être enlevée. Papa et Maman savaient que ce serait la dernière fois qu’ils tapisseraient la maison et que les enfants auraient à s’en occuper seuls là prochaine fois.
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Joie que mon entretien avec Hervé Lavergne paraisse sur le bao. Florence a une une intuition pour interpréter l’énigme qui résiste à Ferry, dans ces vers étranges :
— pour un rouleau clos qui débute
Comme ex-bobine à neuf ruban, un poussiéreux
Tambour après l’étape ;
Sotto ‘l velame de li versi strani, comme il est écrit dans la Commedia. Qu’est-ce qui se joue sous le voile des vers étranges, énigmistiques de Roussel? Affaire à suivre.
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Les enfants cherchent des souvenirs de Papi et Mamie dans la maison que l’on détapisse.
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Tu es très heureux de cette petite édition de la Commedia (1934) que tu t’es procurée dernièrement. Elle tient dans la main, tu parviens à y voir presque clair dans nombre de chants. Tu te rends compte, même, que la leçon du texte est différente de celle dont tu avais l’habitude. Surtout, souvenirs de lecture empilés, stratifiés dans ce texte infini.
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Retrouver les lieux d’adolescence, s’apercevoir que névrose et nécrose sont presque les mêmes mots.
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Lecture, émerveillée, de Thibaudet, lu il y a trop longtemps, et trop vite, pour que quelque chose m’en soit resté. C’est bien sûr un peu vieillot aux entournures, mais cela reste solide. Littérature, de Giraudoux, me tombe en revanche des mains. Je me demande ce que je vais découvrir dans le manuel de Doumic, et hâte de me plonger dans l’Histoire de la littérature anglaise de Taine, à peine feuilletée jusqu’ici.
Relecture, là aussi éblouie, de Renan. Vie de Jésus, bien sûr, mais aussi son Caliban ainsi que de longs passages du volume de ses œuvres paru dans la collection « Bouquins » (c’est une anthologie, hélas : les Souvenirs d’enfance et de jeunesse ne sont pas complets).
Les scrogneugneux antimodernes tiennent assez bien l’épreuve du temps. Leur regard sur les choses est, bien sûr, daté. Il convient d’avoir sur eux, autant que possible, un regard historiographique, sans condescendance. Chez Thibaudet, en tout cas, une incontestable modernité (modérée, mais robuste) continue de percer jusqu’à nous. Je pense notamment à son Flaubert, qui reste un livre très intéressant, où beaucoup d’éléments fondamentaux ont été durablement posés.
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È magnanimità da parte Sua, ma da parte mia serebbe pretenziosità. Très grande déférence de Mario Praz pour Emilio Cecchi, estime remarquable de l’aîné en retour. Je n’en suis pas encore au moment où ils vont commencer de se tutoyer. Ce sera une sorte de coup de théâtre dans leur très riche correspondance.
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Débat sur une hallebarde Lego chevaliers dernière génération (celle où il y a des dragons, précise Vincent). L’idée nous a effleuré l’esprit : et s’il s’agissait en vérité d’une hallebarde Playmobil? Mais non, t’es con, elle est trop petite et trop fine pour être une hallebarde Playmobil.
Lego qui a sauvé sa marque en proposant des sets inspirés de Star Wars, Harry Potter ou autres Titanic, est entré dans la postmodernité.
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J’aime assez que l’adjectif « robuste » dérive d’une essence d’arbre. Quelque chose de naturel là-dedans, qui s’oppose à la sophistication. Mon côté écolo me perdra (ici, de l’ironie).
Yann, une de ses dernières intuitions (cf. le numéro dirigé par lui de Francofonia) : il risquait une lecture de la lettre du voyant, en comprenant « être vu » dans le fameux précepte rimbaldien. Il faut se rendre visible.
« Je dis qu’il faut être flashy. » C’est au fond le contraire de la robustesse.
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Calaferte, que j’ai re-parcouru, est inégal. Septentrion vaut surtout pour les souvenirs de lecture liés à ce livre qui ne me plairait sans doute pas autant si j’en faisais ma première lecture aujourd’hui seulement. Relire pour retrouver ce qu’une lecture précédente avait silencieusement déposé, semé là, inéclos.
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La leçon partage son étymologie rustique et robuste avec la lecture.
La leçon, au sens philologique, lection en anglais. La leçon d’un texte.
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Les leçons de littérature de Lampedusa sont divertissantes, primesautières souvent. Comparables, par le ton, à celles de Nabokov. Même génération, au fond. Surtout, et encore que l’instance d’énonciation de l’un et de l’autre soit très différente, Lampedusa et Nabokov sont des lecteurs plutôt que des professeurs. Leurs lectures se lisent avec tact.
Ces leçons sont l’occasion de discours où la théorie ne cherche pas à assécher son objet. Dans leurs meilleurs moments, elles enrichissent, même, les œuvres. Lectures fertilisantes d’où l’on sent une forme constante de bonhomie presque débonnaire, qui n’est pas absente de Bachelard, ni, souvent, de Deleuze. Hétérodoxie. Comme lorsque, par exemple, Quintane s’empare de Proust.
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Toujours admiratif du travail de Stéphane Mirambeau, pour les édition Pierre Mainard. Je lis, je cueille au petit bonheur dans le fort volume de l’Œuvre poétique complète de Pierre Peuchmaurd, poète dont la trajectoire inspire le respect. Relu également l’étude que Laurent lui consacre.
Peuchmaurd rappelle combien l’image est importante, centrale au poème. Oui, il y a l’importance du langage, mais c’est l’image qui fait prendre le poème, qui révèle sa dimension vivante. Sans image, le poème n’est, au mieux, qu’une sorte de cruciverbie habile. Celle-ci peut-être très belle, mais elle finit par lasser. L’image, et j’entends image dans un sens très large, ouvre le poème à la vie, et la vie au poème.
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L’image frappe le poème d’un sceau d’authenticité. Et il arrive que la cruciverbie même fasse image, poème-image, par sa contrainte même.
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Théorie morte, théorisez.
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Hétéroclite et cohérent? Miscellanéen. Rêveur.
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Aller récupérer un colis, dans une station-service, faire l’acquisition d’un bidon d’huile au passage.