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Animalbarracin

L’animal « n’est pas forcément là pour autre chose que pour lui-même ». Et Albarracin de poursuivre : l’animal « surgit dans sa beauté d’animal ». Mieux encore : « il n’est pas là pour représenter autre chose que lui-même. » (entretien avec Marcela Saldaño). L’animal est obstinément là, plein de sa seule présence, du là de son cela (voir ce terme).

L’animal ne relève pas de l’allégorie. C’est un incomparable. Il ne révèle que lui-même. Est-il seulement de l’ordre du Logos ? L’animal incarne la sauvagerie, qui ne vaut que pour elle, telle qu’en elle-même la nature la change. Ainsi, le loup, son remords :

Que viennent les loups
qu’ils viennent en loups
en bandes furtives
en bandes de brume, en muettes meutes
qu’ils viennent comme le silence

que leurs cris boivent la lune

et qu’ils rôdent, les loups, comme rôdent les loups
qu’ils viennent dans ce désir qu’ils viennent qu’ils sont
qu’ils viennnent encore avec la terreur qui les fait venir

qu’ils soient comme une attente dans les choses
une attente qui attente aux choses
qui les atteignent comme du bond où ils se tiennent
que les loups viennent
dans le regard des loups
dans le venir des loups

                                                           (« Le remords du loup »,
extraits, Catastrophes papier n° 3)

Le loup vit dans notre attente. S’en nourrit-il ? Terroriste à sa manière, il « attente aux choses ». Entre attente et attentat, le monde et le mot oscillent, une fois de plus se scindent, se dédoublent, se redoublent où s’abouchent selon l’homophonie, à la faveur de l’à-peu-près par où se faufile le poème.

Qu’est-ce que cela peut vouloir dire ? Que dit le loup ? Rien, tout. Il rôde comme rôdent les loups. Il se tient dans un bond. Le loup vient à nous, à grands pas de loup. Le loup était présent dès Le Déluge ambigu, et son absence du bestiaire de Fabulaux est remarquable. Le loup hante le poème d’Albarracin.

Le loup, cet animal sauvage n’est, à vrai dire, pas tout-à-fait là, avec nous. Sinon, il serait d’hommestiqué, non pas sauvage. L’animal sauvage, à commencer par le loup, manifestement se cache. Or, à y regarder de plus près, le loup est dans la loupe,  est dans la poule aussi. (La poule a-t-elle mangé le loup ? C’est très possible. Mais je vais trop vite.)

L’animal nous inquiète. Mais sa sauvagerie a le mérite de nous maintenir sur notre qui-vive. C’est déjà ça.

Le loup n’est pas qu’un loup pour l’homme. Il l’est avant tout pour lui-même, en lui-même. Il est sauvage en lui-même, c’est en lui-même qu’il est loup pour le loup. Le loup, après tout, ne nous regarde pas. Sa sauvagerie nous est incommensurable. Il serait plus juste de dire que l’homme est un homme pour l’homme. Car le loup ne sera jamais un homme pour le loup. Sa sereine animalité le maintient loin de cette abjection.

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