Le Shelby, pub irlandais à deux pas de l’abominable hôtel des Postes, est un endroit où tu aimes à chercher abri lorsqu’il pleut à Palerme. Ce soir, la lune est pleine. Il se dit que la lune en Sicile est plus grande que partout ailleurs dans le monde. C’est une remarque curieuse, qui traîne dans La porta della gioia de Giovanna Providenti, qui te laisse rêveur, tandis que les autos filent sur l’asphalte luisant de la via Roma. Palerme n’est pas la Sicile de Goliarda Sapienza, au sujet de qui Providenti propose de fort belles pages. Goliarda vient de Catane, sotto il vulcano.
Clara te sert ton habituelle Guinness, tandis que vous discutez au sujet du coût de la vie à Palerme. En Sicile, on vit bien si l’on se contente de peu, explique Dino. Il a ouvert ce pub avec Clara il y a quelques années, un peu à l’écart des placettes où la nuit palermitaine bat son plein. En cette mi-avril, il fait plutôt frais et humide. Aussi, ne boudes-tu pas l’ambiance feutrée et chaleureuse du Shelby, ainsi que l’accueil de Clara et Dino.
Oreo, vominagrobis débonnaire, miaule dans un coin de la salle. Ce matou blanc et noir ne songe qu’à se faire la malle. Clara veille au grain, et le retient ici par sa longue laisse. Sur quoi, Oreo ne manque pas de feuler, de rugir presque.
Tu déposes ta pinte sur le comptoir. Pour un peu, on entendrait l’écume épaisse de la stout claquer contre le verre. C’est alors que retentit l’ouverture douce et touchante de Life on Mars ? de David Bowie,
Sailors fighting in the dance hall
Oh man, look at those cavemen go
It’s the freakiest show
Dino apprécie cette chanson, dont il rappelle qu’elle est une sorte d’hommage à My Way de Sinatra, morceau qu’elle transcende bien largement. Sur quoi tu précises que pour ce Life on Mars ? Bowie se serait en réalité inspiré de Comme d’habitude, de Claude François, Sinatra ayant lui-même repris la chanson de Claude François. Ah ! I francesi !
Ainsi s’écoulent les nuits, au Shelby de Palerme, sous la lune la plus grande du monde.
[Rien n’a changé au Shelby, depuis ce mois d’avril 2022, à ceci qu’on a coupé les glaouis d’Oreo et que le fauve ne rugit plus. À ceci près, le Shelby reste le Shelby. La playlist de Dino est restée la même. On entend Bowie tous les soirs. Quelque chose semble avoir changé néanmoins. Tu trouves que l’on croise ici davantage d’Américains que d’habitude. C’est bon pour les affaires de Dino, qui met le paquet sur Duolinguo. En tous cas, tous ces Yankees sont mi écœurés mi anxieux par ce qui se passe. Man, my stupid country is so fucked up, mate. On en perdrait presque de vue nos misères hexagonales.]