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Le génie des lieux (Joyce)

Isomorphie

« Si Dublin devait être rayée de la carte du monde, on pourrait la reconstruire à partir de mes livres. » C’est ce que dit un jour James Joyce à son ami Frank Budgen. Peut-être aussi célèbre, et non moins grandiose, la formule suivante : « Si Ulysse ne mérite pas d’être lu, alors la vie ne mérite pas d’être vécue. » (Joyce à Josephine Murray, sa tante). Joyce est devenu une curiosité touristique, à Dublin, où l’on propose des visites des lieux décrits dans son grand roman. Robert Nicholson donne à lire des promenades dans la Dublin de Joyce, à travers son Ulysses Guide (1988, nombreuses rééditions). Avec Joyce, le lieu du livre et le lieu du vivre tendent à se confondre — tout se passe comme si la fiction se présentait à nous sans solution de continuité, à l’échelle un. Isomorphie stricte d’un règne à l’autre, du livre au vivre, tourisme y compris.

Joyce s’assure que l’appartement du 7 Eccles Street était bien libre, quelques années auparavant, au 16 juin 1904, jour de l’action de son roman, lorsqu’il décide d’y installer les Bloom. C’est ce qu’on nous rappelle, dans le très beau Joyce’s Dublin (1975, plusieurs rééditions). De nombreux détails de la sorte trament le texte du grand roman de Joyce, donnant à penser que la fiction d’Ulysse a lieu en lieu et place du réel, non en concurrence avec ce dernier. « Rien n’aura eu lieu que le lieu, » disait quelqu’un.

Strasbourg, 1928

J’ai fait l’acquisition de mon exemplaire de Finnegans Wake (adaptation française de Philippe Lavergne, en collection « folio ») à la Fnac de Strasbourg. À la toute fin du siècle dernier.

James Joyce passe une nuit, le 3 septembre 1928, à Strasbourg, où il loge à l’hôtel Maison Rouge. De là, il écrit une lettre à Adrienne Monnier et à Sylvia Beach (éditrices respectives d’Ulysse (qui paraîtra en 1929) et de Ulysses (paru en 1922). Il se félicite que Valery Larbaud ait effectué « la terminaison (sic) de sa révision » d’Ulysse. Il est également très pris par l’élaboration de ce qui va devenir l’ouvrage collectif Our Exagmination Round His Factification for Incamination of Work in Progress auquel participe notamment Stuart Gilbert, avec qui il se trouve présentement à Strasbourg. Ce livre portera sur « Work in Progress », qui deviendra Finnegans Wake. Un peu plus tard, dans le train, en direction de Stuttgart, il dictera la suite de sa lettre en anglais à Stuart Gilbert.

Il existe une photographie, reproduite dans le volume III des Letters de Joyce, où l’on voit Joyce, Nora, Lucia ainsi que Stuart et Moune Gilbert à Strasbourg. Joyce se trouve derrière, avec un canotier sur la tête.

Je dois à Dominique Schreiber, mis sur le coup par Dominique Grosse — de Dom en Dom, donc — d’avoir localisé, sans grand effort (cet ineffable Strasbourgeois a, autant que Joyce, le génie des lieux), l’endroit exact où se trouvaient alors Joyce et ses proches : devant l’hôtel Maison Rouge, actuelle Fnac. Ce quartier de Strasbourg a beaucoup changé depuis, mais on peut dire que Joyce a, derrière lui, la place de l’Homme de fer et, à sa gauche, la place Kléber.

Sur cette photographie, l’Irlandais à la vue basse regarde, sans rien voir vraiment, en direction des stands des bouquinistes que l’on trouve aujourd’hui sur la place. De même, j’ai fait, sans le savoir, l’acquisition du Wake à la Fnac, dans l’ancienne Maison Rouge où Joyce, tout occupé à la composition de ce livre justement, a passé une nuit en 1928. Il me plaît de songer qu’il a peut-être marché jusqu’à la Cathédrale, il aura glané, qui sait? quelque détail local, de sorte à l’intégrer au grand rêve de Finnegans Wake.

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