
Un Requin noir, complet dans son emballage d’origine, dépasse le millier d’euros. J’ai eu le mien, sans emballage ni notice, pour beaucoup moins. Quelques pièces manquent, notamment au niveau de la proue (je songe à reconstituer une figure de proue un peu différente, à partir d’un personnage de la série des chevaliers Lego : ce sera sobre et vigoureux, une hallebarde sans appel), les rames du canot barbotent je ne sais où, un Jolly Roger manque à l’inventaire, ainsi que sa hampe, il n’y a qu’un seul coffre d’or, des clips sont foutus çà et là mais rien de grave, la poupe n’est pas au point, des torches noires ont subrepticement été remplacées par des torches d’un autre modèle (jaune), deux supports de roues manquent aux canons qui se trouvent dans la cale, et le gouvernail d’étambot a disparu. Mais le bateau a très fière allure : les voiles sont fringantes, le cordage est d’origine, les pièces ne sont pas insolées et j’ai reçu une poignée de figurines en sus des huit prévues (singe et perroquet sont également là, mais que serait un ensemble Lego Pirates sans singe ni perroquet?).
Le Requin noir est le bateau pirate Lego par excellence. Il se dit que c’est le plus beau set Lego. Je suis de cet avis.
Un camarade de classe, dont la famille était un brin plus nantie que la mienne, s’était fait offrir ce jouet pour Noël. Je crois que nous étions alors en cours moyen première ou deuxième année. Le calendrier scolaire scande le souvenir, inévitablement. J’avais obtenu l’île des pirates en cours élémentaire deuxième année, et ce souvenir est irrémédiablement englué (comme confirmé) dans un souvenir lié au service de la messe.
Une fois monté, le Requin noir, qui est pourtant très jouable, devient rapidement une sorte d’objet que l’on expose. Le Requin noir, donc, trônait sur le buffet massif de mon camarade de classe. Nous avions joué, quelquefois, mais pas si souvent, pas aussi souvent que je l’aurais voulu, avec ce bateau. Il était trop précieux. De l’avis, même, des adultes.
Le Requin noir relevait, et relève encore, du sacré. Mon imagination plaçait ce navire non loin de la Licorne de Tintin. Et il me plaît de l’y retrouver, aujourd’hui et à jamais.
Il est possible de fixer la chaloupe (moyennant une ou deux plaques de 1 sur 2) sur un des ponts gris, au-dessus des canons, plutôt que de la laisser dériver derrière le bateau, bêtement au bout de sa corde. Je trouve, aujourd’hui encore, que c’est sa place idéale. Autrement, c’est de l’hérésie. Même placer la chaloupe verticalement, entre les deux canons, à l’aide, disons, d’une petite charnière de 2, me semble foncièrement déconnant et très peu esthétique.
Nous avions pris alors le parti d’adjoindre une charnière, très discrète, sous le canot, de sorte à pouvoir le rabattre et avoir accès aux canons. Mais ajouter des pièces à cet objet de collection avait quelque chose de sacrilège. Aujourd’hui même, je confesse n’être pas serein avec le projet qui consiste à modifier la figure de proue. Peut-être que ce souvenir ne se personnalise pas. La manie me poussera sans doute à retrouver les roues manquantes, ainsi que les drapeaux, les quelques pièces, larges de 1, constituant le gouvernail d’étambot. De même que les deux torches jaunes, fixées sur la cabine, me mettent mal à l’aise. Je vais sans doute en changer, remettre les noires à la place.
Le bateau restait chez mon camarade et c’est moi qui apportais chez lui l’île des pirates (un set beaucoup moins impressionnant), ou encore un de ces forts que je bâtissais des nuits durant, à partir notamment de pièces Lego Technic, qui permettaient de fabriquer de superbes ponts-levis, des trappes, des pièges, des mâchicoulis, d’incroyables donjons.
J’étais très heureux, pour la construction de mes casemates, de disposer d’une grande plaque verte, je crois la plus grande plaque Lego qui soit, qui était fournie avec la caserne des pompiers de la gamme, plus enfantine, des Lego Fabuland. Ces figurines à tête d’animaux nous ramenaient alors à une partie révolue de notre enfance (c’était, disait-on, de manière méprisante, des Lego de filles), mais j’étais ravi de pouvoir m’emparer de certaines pièces Fabuland pour décorer les terribles bastions que nuitamment je construisais. C’était du bricolage, qui mêlait plusieurs sortes de Lego : je créais des machines de guerre (j’avais d’ailleurs une catapulte, une bricole, en Lego).
Subsistait néanmoins toujours une inavouable nostalgie quand je retrouvais dans la caisse de Lego le singe à pantalon blanc et buste rouge qui jouait du tambour, dont les traits du visage étaient presque effacés, ou encore l’ours noir et l’ours blanc qui avaient une station service (premier set que l’on m’offrit, pour Noël, je me souviens très précisément de la manière dont Papa l’avait disposé sur la table de la cuisine, il y avait une pompe à essence, une voiture, un petit scooter et même une burette à huile rouge — un moment de mon enfance où l’angoisse ne m’avait pas encore rattrapé).
J’apportais mon château chez mon camarade. Le bateau, lui, ne bougeait pas. C’est le château qui se déplaçait. Le Requin noir était un point fixe de l’imagination. Remarque très juste de Vincent, avec qui nous avons terminé, hier, de monter le Requin noir : ce bateau est plus chouette qu’un château Lego.
Le plastique des briques Lego a une odeur caractéristique quand il vieillit. Je ne serais pas surpris d’apprendre un jour qu’il comprend des perturbateurs endocriniens.
Vincent s’est aperçu que le cordage du Requin noir est en réalité noué, derrière le gouvernail, à un bras de robot (gamme Lego Espace). De même que nombre de pièces de la proue, en forme d’ailettes, sont également employées pour les vaisseaux spatiaux.
Je n’ai jamais été féru des Lego Espace; ce sont les pirates qui ont su, le mieux, m’apprendre à rêver. Je sortais de l’enfance à proprement parler quand Michael Jackson commercialisait son single « Childhood ». Il faut, bien sûr, garder à l’esprit la manière dont notre zombifiante post-modernité vise à nous maintenir en enfance, dans une fragilité psychique toujours croissante, dans le ressassement et la rétromanie également (Jackson en est un symptôme sur pattes, à qui l’on vient de consacrer un biopic). Mais quelque chose indiscutablement se joue dans cette pop un peu niaise :
I’m searching for that wonder in my youth.
Like pirates in adventurous dreams.
De même, L’Île au trésor de Stevenson, ou encore la trilogie du Capitaine Nemo chez Verne, trempent leur racines dans des invariants enfantins mais pas seulement, que je retrouve, par exemple, chez Malcolm de Chazal.
C’est à bord du Requin noir que je me suis rendu, dès l’enfance, à Petrusmok. Je vivais une hétérotopie géniale, à bord de ce bateau qui était mieux qu’un château, avec ce vaisseau fait de pièces venues de l’espace, un peu comme celui d’Albator, qui se nommait l’Arcadia.

Et in Arcadia ego… L’espace tremble où le Requin noir nous conduit. Un nécessaire versant de merveille préexiste à tout cela, mais l’aventure ne serait pas l’aventure sans sa rançon plus inquiétante de mort. C’est la chanson des pirates dans L’Île au trésor — ils sont quinze sur le coffre du mort…
Fifteen men on the dead man’s chest—
…Yo-ho-ho, and a bottle of rum!
Le bateau pirate Playmobil, avec lequel j’ai beaucoup joué est, quant à lui, rapidement devenu une sorte d’épave dans mon souvenir. Il ne me conduisait pas vers Petrusmok. C’était un jouet, simplement un jouet. Le Requin noir est bien différent. Les adultes semblaient un peu embarrassés avec ce jouet qui était, je crois, plus qu’un jouet, qui était un monde à lui tout seul. Il fallait que le bateau pirate Lego reste au sommet du buffet. Je ne me l’explique pas tout à fait, mais ce jouet était un peu plus qu’un jouet. Autre chose qu’un jouet. Une sorte de moyen de transport onirique, de machine psychopompe qui pouvait nous faire passer de l’autre côté. Oui, le jeu avait alors la profondeur abyssale du rêve. Et je crois que les adultes avaient raison de s’en méfier.
