Non classé

117 remarques sur Tarkos et sur le travail ainsi que sur l’idiotie

Avertissement. Cet article a été écrit sciemment avec les pieds. Ni fait ni à faire, il vise à mimer, disons, l’avortement de l’esprit critique. Et c’est là la moindre des politesses herméneutiques, au vu du sujet abordé. Sturzgeburt ou maïeutique à la vas-y-que-je-te-pousse, laquelle tourne mal, quasi les pieds devant, étant placée sous les augures les plus lamentables qui soient. Démarche, je veux le croire, qui ouvre à cette forme d’humour pathétique splendide, drôlerie pas toujours marrante, navrante peut-être, nécessaire à la réception de Tarkos.

Tentative toujours déjà foirée de mise à nu de la poésie de Tarkos par un de ses admirateurs, même. Cascade effectuée en direct, sans filet.

On peut y voir aussi un essai de simulation, à la manière d’André Breton et Paul Éluard dans L’Immaculée Conception. Il s’agit d’un essai de simulation de la débilité mentale, peut-être, ou encore de la démence précoce…

1. Tarkos a sans doute davantage marqué l’histoire de la poésie contemporaine qu’il ne m’a marqué moi.

2. Je peux passer des semaines entières, des mois même, sans ne serait-ce que penser à Tarkos. Et pourtant il est là. Tarkos travaille la poésie que je lis et qui me travaille, tout ou partie de la poésie qui me travaille. Témoin, « Au Tombeau de Tarkos », par Ch’Vavar (in La Vache d’entropie). Témoin, « Bloc » d’Albarracin (in Le Grand Chosier).

3. Tarkos travaille la poésie en bousillant le langage y compris dans sa fonction la plus élémentairement symbolique. Tarkos parvient, particulièrement lorsqu’il dit ses textes, à s’opérer vivant de la poésie (cf. Mallarmé au sujet de Rimbaud). S’opérer vivant, comme d’une tumeur, qu’on s’arracherait soi-même.

4. Tarkos rejoue la rose qui est la rose qui est la rose sans se soucier si oui ou non elle a fané.

5. Je trouve plaisant de lire Tarkos en écoutant « Inner City Blues (Make Me Wanna Holler) » de Marvin Gaye. Peut-être parce que les espèces de silences de Tarkos sont toujours un peu des espèces de cris.

6. Prigent, dans sa préface aux Morceaux choisis (initialement parus en 1995), lesquels reparaissent officiellement aujourd’hui, dans une édition augmentée, aujourd’hui le 10 octobre 2024, mais j’ai eu la chance de pouvoir laisser un peu macérer déjà ce fort volume de 733 pages, ce livre épais dans mon esprit, Prigent signale que Tarkos, lu à l’envers, donne Socrate (Tarkos/Sokrat).

7. Une maïeutique renversée ? Il se peut.

8. Que peut être un pareil accouchement à l’envers, au juste ?

9. Cette bizarre mise au monde ( ?) touche au travail.

10. Travail, au sens obstétrique, il va sans dire, mais cela va tout de même drôlement mieux lorsqu’on le dit.

11. Comme l’impression que numéroter ces remarques n’était pas forcément une idée géniale. Je sens que je vais me perdre.

11. Les textes de Tarkos jouent ainsi sur la représentation du dire, mettent en jeu le langage, le jetant, après s’en être emparé, dans une curieuse partie de all in, une partie de poker où l’on est prêt à tout perdre.

14. C’est la même angoisse que l’on trouve quelquefois chez Jean Tardieu, poète superbement négligé aujourd’hui.

13. L’angoisse chez Tardieu porte sur ce qu’il peut y avoir derrière les mots. Exemplaires en cela, certains exercices du professeur Frœppel, qui sont comme abouchés au grand rêve inquiétant d’un Lewis Carroll. Pour une raison curieuse, j’ai longtemps rangé Tardieu non loin de Ponge, sur le même rayon de ma bibliothèque imaginaire. Je pense désormais que les enjeux de ces poètes sont bien différents. Je ne pense pas Ponge capable du Jabberwok. Tardieu, si.

Et puis Ponge a un côté pisse-froid désagréable. Non pas que cela me rebute outre-mesure. Il m’arrive d’apprécier Gracq, Debord, Adorno même.

17. Tarkos aurait pu signer, je crois, « La môme néant » de Tardieu.

Quoi qu’a dit?
— A dit rin.

Quoi qu’a fait?
— A fait rin.

A quoi qu’a pense?
— A pense à rin.

Pourquoi qu’a dit rin?
Pourquoi qu’a fait rin?
Pourquoi qu’a pense à rin?

— A’xiste pas.

(« La Môme Néant », in Le Fleuve caché)

18. La poésie de Tarkos est de celle qui fait que le sol se dérobe sous vos pieds.

30.4.7. Je ne saurais dire si l’on perd autant, aussi radicalement, sur un coup de dés. Mais il faut tout de même bénéficier d’un certain coefficient de chance.

20. La chance n’étant pas nécessairement de l’ordre du hasard.

21. On se hasarde dans la chance, sans pour autant se livrer réellement, complètement au hasard.

On se démerde.

Tarkos écrit : « J’ai toujours vécu dans la misère en faisant des petits boulots (seize) et en tentant ma chance à l’étranger, mais ça n’a pas marché. »

1.5. Tarkos écrit : « Je déteste travailler, je ne travaille jamais et je n’ai dieu soit loué jamais travaillé, je trouve le travail indigne servile stupide déshonorant, insipide et infect. Je ne comprends pas pourquoi tant de gens sont favorables au travail. Je pense que plus les gens travaillent et plus ils sont cons. »

On ne peut pas abolir un petit peu, ni même à moitié, quoi que ce soit.

Abolir sérieusement l’esprit de sérieux.

Ce n’est pas une blague.

À commencer par le hasard.

Travail négatif.

Travail du négatif.

Travail dans le négatif.

Travail négatif dans le négatif.

Faire des trous dans la langue. (Beckett).

Il arrive à Tarkos de ne plus écrire.

Il arrive à Tarkos de proposer des dessins. Il dessine des trous. Trou dans lequel ne pas tomber. Et sur la page suivante : trou dans lequel il faudrait tomber. Il dessine des trous. Il a recours à la symbolisation, à la représentation, tout de même. Mais pour de rire.

Nier le travail.

« Haine de tous les métiers », chez Rimbaud, contemporain de Paul Lafargue, du Droit à la paresse.

Lafargue qui prônait un maximum quotidien de trois heures ouvrées.

Trois heures par jour, c’est tout de même beaucoup, lorsque les données mêmes du réel nous échappent.

Le problème inhérent au travail étant le surtravail, lequel déréalise le travail, lequel rend la vie minable, invivable.

Cela vaut pour le télétravail également.

Dieu que ces sentences sont sentencieuses.

C’est pour donner aux idiots l’impression qu’ils y entravent quelque chose. 62. À commencer par ces chiffres qui sont là, et assez sporadiquement, assez randomiquement, pour figurer une sorte d’ordre qui n’est finalement qu’une exception approximative d’un parfait désordre, de même que la compréhension est une exception du malentendu, de même que le vrai n’est qu’un moment du faux, ou bien l’inverse, le contraire, l’inverse du contraire, le contraire et son inverse, la saisie de l’ordre dans le désordre, le verre d’eau dans la tempête, de même que

63. Il faut se méfier des de même que, des images aussi, de même qu’il faut se méfier de ces chiffres qui ne donnent que des ordres d’apparence à ces 117 propositions au sujet de Tarkos et du travail. L’imbrication logique de celles-ci est d’ores et déjà contestable, sa dimension parodique évidente, évidante, elle évide l’évidence, elle travaille dans l’évidement évidemment, évidemment travailler l’évidement, ménager des creux dans la pensée, des trous dans le langage, pour que la parole ressemble à une manière de champ de patates, à un jardin, à une pelouse où auraient creusé des taupes, à un champ de mines, à un champ de bataille labouré par des taupes aveugles, des taupes aveugles comme sont les taupes, grosses comme de grosses patates.

Les patates ont des yeux mais les taupes sont aveugles. Tiens, tiens.

Tous les idiots ne vivent pas à Paris.

Oh ! que non.

On a pu constater, chiffres à l’appui : 1) une densification de l’idiotie parallèle à l’augmentation du prix du mètre carré dans les grandes villes, et ce, dans l’ensemble de l’Europe, peu importe qu’il s’agisse de contrées naguère inféodés à la Papauté où à l’Empire ; que 2) une diaspora de l’idiotie a bel et bien lieu. Immigration massive et centrifuge. On ne pourra jamais l’endiguer.

On ne peut pas mettre tous les idiots ensemble dans un même campement de fortune.

Cela donnerait comme un pays.

Un pays dans le pays. Un continent. Un monde d’idiots. Il n’y a pas de place sur terre pour tous les idiots.

Cela fait quelques propositions que j’ai abandonné la numérotation. Non que ça aille vraiment mieux, sans la numérotation. Simplement, ça ne va pas plus mal, sans aller vraiment.

J’avais initialement songé à un ordonnancement logique, façon Tractatus Logico-philosophicus, avec propositions imbriquées. Mais c’était mal me connaître.

À ma décharge : il arrive que plusieurs remarques soient tapies dans certaines propositions, rendant leur décompte de plus en plus complexe. Du moins, dans l’empan flapi de mes capacités logiciennes.

Reprenons.

La somme des idiots, l’espace qu’occupent les idiots mis côte à côte est plus grand que l’idiotie même. L’idiotie est plus grande que la vie.

Tellement nous sommes nombreux.

1.4.1.2.1.1.2. Il faudrait un ministère en charge de l’idiotie, mais on a plutôt l’impression que c’est une patate chaude que tous les gouvernements successifs, en France et ailleurs, en France peut-être d’avantage qu’ailleurs, une patate chaude que les gouvernements successifs se refilent. Tarkos écrit « patate de terre ». 1.5.8.1.1.1 Et la numérotation m’a repris. Bah ! N’y prêtons pas attention. Elle finira bien par cesser.

1.4.1.2.1.2. L’idiotie n’a pas de double, c’est le réel même (cf. Clément Rosset). C’est bien pour cela qu’aucun gouvernement n’aura jamais le courage aussi politique que métaphysique de s’emparer sérieusement du dossier.

1.4.1.2.1.3. Imaginez un gouvernement, même de gauche, qui s’emparerait du réel.

1.4.1.7.1.3.1 La mission d’un gouvernement consiste, bien plus, à priver les citoyens de leur droit inaliénable au réel. Et, partant, de leur droit de rêver.

1.4.1.2.1.4.1. Imaginez quel désastre sinon : de réels rêveurs, des « rêveurs définitifs » libres d’agir. Pire encore : des rêveurs de gauche.

Non, ce ne serait pas possible.

J’ai arrêté de compter, tout en continuant néanmoins de numéroter, dans ma tête, oh! de manière distraite, mes remarques, sans trop faire attention à leur ordre. Je pense que nous sommes arrivés à la 117ème et ultime remarque, enfin j’ai une impression de 117, qui ira vérifier? sans doute pas moi, cela fait bien cent dix-sept remarques que ça baratte et pas toujours avec esprit ni nécessité, voici la 117ème, qui n’était autre que la 18ème, et définitive, tout ça pour ça : La poésie de Tarkos est de celle qui fait que le sol se dérobe sous vos pieds.

Laisser un commentaire