
J’ai rouvert Mythologies, pour l’article « Nautilus et Bateau ivre », où il est dit de L’Île mystérieuse que c’est un « roman presque parfait ». Je trouve cette formule très juste et très belle, appliquée au roman de Verne, à celui-ci en particulier.
Un roman peut-il, doit-il être parfait? Je n’en suis pas persuadé.
À quoi tient ici le « presque » selon Barthes? Je ne pense pas qu’il s’agisse d’une concession faite à la perfection. Au contraire.
Qu’est-ce qu’un roman parfait? La formule est réductrice. Presque parfait est plus fort, plus grand, en somme plus réussi que simplement parfait.
Ce presque a ici une valeur superlative (ou presque). Aussi, il ne porte pas tant sur une quelconque perfection du roman que, je crois, sur la conception du roman, l’idée même de romanesque comme fonction du presque. (Le romanesque rime avec presque?) Il élargit le pouvoir du roman de Verne, il en étend le romanesque en cela qu’on ne sait guère au fond ce que contient ou désigne cet adverbe.
Presque est un peu comme l’énigmatique « grain de plomb » dont il est question, en plein milieu de L’Île mystérieuse justement.
Lorsque Pencroff eut posé le grain de plomb sur la table, ses compagnons le regardèrent avec un étonnement profond. Toutes les conséquences de cet incident, considérable malgré son apparente insignifiance, avaient subitement saisi leur esprit. L’apparition subite d’un être surnaturel ne les eût pas impressionnés plus vivement.
— Mais enfin, ce grain de plomb ! dit Harbert. Il n’est pourtant pas imaginaire, je suppose !
L’imaginaire et l’insignifiance entrent incontestablement dans la composition romanesque presque parfaite.