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L’école du Point-du-jour

Je reste résolument fidèle à l’exercice de mon admiration pour le travail de Joël Cornuault, au sujet duquel j’ai déjà consacré quelques articles; j’ai également mené un entretien avec Joël lui-même autour de la revue qu’il anime, Des Pays habitables (voir ici). Je suis donc par avance conquis par Cornuault, à qui je dois beaucoup. J’aimerais néanmoins que ce petit texte ne fasse pas dans le simple boniment. Gratitude plutôt que béatitude.

Quelques années nous séparent. Ce n’est pas là une ornière dans laquelle on se vautre, où pousseraient tout naturellement les chardons générationnels de la mésentente. Tout au contraire. Ce fossé nous est, je crois, salutaire. Comme si nos affinités incandescentes ne pouvaient se comprendre que dans l’écart et la distance.

Ce d’autant que c’est dans une forme d’éloignement celui du temps perdu que l’on retrouve qu’opère le regard et, à mieux dire, la vision de Joël Cornuault. Dans Le Sentiment des rues (Le Temps qu’il fait, 2017), il était déjà question d’une « promenade rétrospective ». L’école du Point-du-Jour (Le Temps qu’il fait, 2026) nous donne à lire, ni plus ni moins, un « désir rétrospectif ». De fait, on assiste à un réinvestissement nostalgique des terrains de jeux possibles de la ville peu importe qu’ils soient évanouis ou non. Par instants, la sensibilité semble proche de celle d’un Guy Debord, encore que le merveilleux soit plus obstinément envisagé de face par Cornuault. Ainsi, à travers l’évocation de Pierre Mabille (1904-1952, à ne pas confondre avec son homonyme) :

Non je ne passe jamais à cette croisée de rues où le docteur du Merveilleux s’était établi, sans que se déclenche en moi l’acte mental de rêver, de s’enthousiasmer, et la méditation de ses pouvoirs comme des ses impuissances dans la recherche d’un bonheur incontrôlable.

D’aucuns ne manqueraient pas de nous rappeler que c’est, en fin de compte, le Grand Réel qui a toujours le dernier mot. C’est très vrai, mais Cornuault, le Libraire de La Brèche, rétorque, dans En lisant en rêvant (Le Temps qu’il fait, 2023, voir ici) :

« Le réel se fend » (Ernst Bloch), ouvrant sur le passé. Le réel se fend, ouvrant sur l’avenir, le rêve portant en avant.

Le troisième chapitre du Sentiment des rues s’intitulait « Huysmans excentré au Point-du-jour ». Indémêlable de nombreuses lectures, la géographie du souvenir continue de travailler ce quartier parisien dans L’école du Point-du-Jour qui s’apprécie au fond dans la continuité de tous les livres de Cornuault, proses et poésies confondues.

Dans En lisant en rêvant se faisait déjà sentir la nostalgie pour la camaraderie bohème d’antan, la voici à nouveau évoquée dans L’école du Point-du-Jour, sous la forme d’une esquisse sociologique :

Notre abandon précoce des études et la culture inorganisée, paresseuse, que nous nous donnions, sans ambitionner une quelconque carrière future (trahir l’affection de mes parents m’était dur : le matelas sur le sol, porte de Clignancourt et la promiscuité qu’ils signifiaient, toujours je me souviendrai de ma mère, assise en larmes, comme faisait sa propre mère lorsque nous la quittions), installa notre petit lot dans une demi-marginalité adolescente — une position d’inadaptés, un entre-deux malaisé à définir. Nous n’étions ni entièrement livrés à nous-mêmes, des enfants perdus, ni de futurs cadres — statuts que nous estimions antipoétique au possible.

La rêverie de Cornuault est consciente de ses limites. Comme il le rappelait déjà dans Le Sentiment des rues, c’est par le Point-du-Jour que les troupes versaillaises entrèrent dans Paris en mai 1871. Quelque chose de maudit, d’emblée, marque le lieu. Partant, toute révolte serait vouée à être rentrée, pliée sur elle-même. Pas de grand soir, le jour ne saurait poindre, fin de la récréation amen.

Bientôt, révolte politique, errance et comportement amoureux, d’abord étroitement fusionnés, se morcelèrent et perdirent leurs couleurs au contact d’une soi-disant contre-culture importée d’outre-Atlantique. Elle fit fonction d’ersatz contestataire.

Or, le toponyme du Point-du-Jour ne manque pas de faire signe à la figure tutélaire d’André Breton, que l’on trouve quelquefois si difficile à aimer de nos jours (voir ici). Et, indissociable de Breton, Julien Gracq innerve les promenades de Cornuault :

J’éprouve un plaisir toujours renouvelé à constater, chez Julien Gracq le pouvoir, enviable s’il en est, de transformer « tout itinéraire », serait-il dirigé vers un but pratique, en « chemin d’école buissonnière ». Le promeneur, aussi peu romantique, au sens le plus profond du terme, qu’il se présente en la personne de Gracq, tient à cet endroit une revanche sur ses fades, voire ses « sinistres », allées et venues imposées; enregistre ses émotions les plus fines et intimes; fixe à son gré les valeurs du paysage le long du parcours, à quelque moment de sa vie que ce soit après ses premières escapades déterminantes.

Rêverie consciente de ses limites (de ses confins), mais rêverie non moins vaste et généreuse qui permet la résurgence de ces « architectures déambulées » et n’est pas sans déborder le seul Point-du-Jour pour s’étendre jusqu’à la mer Égée :

Si la contribution de l’architecture au rêve nocturne n’est plus à démontrer, je ne suis pas exagérément pressé de dormir : j’aime rêver en plein jour devant la ville égéenne de Naxos, par exemple. Sa silhouette épouse sa colline comme Montmartre la sienne, aussi différentes soient-elles l’une de l’autre et je ne me lasse pas de voir sa disposition étagée. Elle pourrait fournir un autre exemple de ce que Bruno Taut appela la ville-couronne — parée d’un « sommet » et d’un « brillant » à la fois, c’est-à-dire un bijou dont tous, habitants et visiteurs peuvent se réjouir de la présence.

Cornuault fait sien le propos de Perec : « J’aime bien vivre à Paris mais parfois non. » Ses promenades parisiennes, tantôt douces-amères et calmement polémiques, se font d’un pas ferme au sein du Grand Rêve, selon un chemin que viennent baliser liste non-exhautive Aragon, Léon-Paul Fargue, Scheerbart, Victoria Ocampo, Tristan Tzara, Ruskin, Fourier, Colette Fellous, William Morris ou encore Adolf Loos. Le paysage est en effet saturé de signes, que Cornuault décrypte avec bonheur et élégance. On le suit avec plaisir dans la remémoration et, même, dans la résurrection du possible.

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