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Survivre à l’impérialisme du sens

Relecture de L’amour des commencements de Pontalis, lu une première fois, je crois en 2017, à l’époque où j’enseignais Joyce et Perec à des étudiants très modérément intéressés par la chose littéraire, tu parles d’un bourbier.

Mais retenons la découverte du beau livre de Pontalis, lu tout d’abord pour les passages consacrés à Perec, puis pour les pages où il est question de Lacan (« Lacan péchait plus par excès de rationalisme que par complaisance en l’irrationnel. »), et aujourd’hui pour un souvenir de lecture que j’en avais, quant au lieu absent, chez Perec donc.

« [J’]avais été, sans le savoir, héros de la sémiologie, mais héros malheureux, rebelle impuissant. La sémiologie triompherait à coup sûr, par définition elle aurait le dernier mot, elle s’emparerait d’abord sans coup férir de sa proie prédestinée sinon consentante : la Littérature. Puis elle gagnerait successivement tous les arts : la peinture, la danse, l’architecture, le cinéma. Enfin les menus gestes de notre quotidien seraient conquis par l’impérialisme du sens. » Comment ne pas accorder le point à Pontalis ?

Je suis, je ne m’en cache pas, un enfant de ces théories, dont certaines me conviennent encore. Je crois, enfant désormais un peu âgé, être parvenu à faire le tri, constatant avoir perdu beaucoup de temps à la lecture de tel ou tel grimoire sémiocritique alors encore vaguement à la mode. J’arrivais déjà sur le tard. La geste de la French Theory touchait à sa fin, et j’essayais de m’intéresser à Ricardou, ne découvrant finalement que quelques trucs stimulants aujourd’hui à moitié oubliés de moi chez Riffaterre.

Ces lectures étaient peut-être nourrissantes sur le moment. En réalité, la complication de ce type d’études ne m’était pas encore sensible. J’étais dans une terrible ignorance épistémologique. Il m’a fallu du temps pour me déniaiser, et ce n’était pas à la phaque que cela allait se passer. Ça je l’avais, tout de même, compris.

Je pensais sincèrement être trop con, pas assez instruit, qu’il suffisait que je lise davantage pour mieux comprendre. Adoncques je lisais, goulûment mais sans appétit véritable, vraiment comme un con, des étouffe-chrétiens comme La Révolution du langage poétique, ainsi que des choses plus imbitables encore. De ces livres inutilement compliqués dont j’ai à peu près tout oublié, j’ai bien dû attraper un ou deux concepts, l’ombre d’une notion par-ci par-là (Kristeva parlant, de manière allusive d’une khora sémiotique, par exemple), mais globalement je n’en garde pas grand-chose. Le haut degré de snobisme dont s’auréole aujourd’hui encore cette pensée commence de faiblir, au profit de rien, ou alors d’idéologies appliquées à la truelle.

Mes lectures buissonnières d’alors me firent cependant découvrir des livres remarquables. Jean-Pierre Richard, par exemple, était très à part. Ses Onze études sur la poésie moderne m’ont ouvert les yeux. Aujourd’hui, c’est souvent à son Univers imaginaire de Mallarmé que je songe, alors découvert à travers la lecture qu’en fit Michel Foucault.

La grande époque de la Théorie est aujourd’hui révolue, et il n’y a guère de relève. Je ne suis pas persuadé qu’il convienne de s’en plaindre.

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