
J’ai parcouru différentes éditions de Ulysses, en italien, en français, dans l’original selon différentes leçons du texte, pour m’apercevoir que le pet de Bloom, à la fin de l’épisode des Sirènes connaît plusieurs orthographes.
En 2004, Tiphaine Samoyault, qui signe la traduction de l’épisode des Sirènes, propose la trouvaille onomatopéique suivante : « Prrrouftrrprff. » Elle me semble insurpassable en français, encore que j’y ajouterais volontiers un « f » final.
Même si le pet — plus gras, plus français — proposé par Samoyault s’éloigne du texte de 1922, il reste finalement (à la finale du mot) très proche de la traduction de 1929. Mais comprenons-nous bien : cette flatulence semble s’inspirer de la traduction de 1929 telle que reprise en « Folio » en 1996, où ne figurent que deux « f » à la fin.
Oui, deux « f ». Cela me chiffonne prodigieusement le philologos.
J’ai vérifié. Il y a, selon toute bonne orthodoxie du pet bloomien, trois « f » dans l’édition parue chez Gallimard en 1948, trois dans l’édition du Livre de Poche 1967, pareillement trois dans l’édition « Folio » en deux volumes de 1972 et la graphie du pet de Bloom dans l’édition de la Pléiade (1995) est elle aussi « Fprrpffrrppfff. »
L’adaptation en manga du roman de Joyce (Soleil Manga, 2021) s’autorise quant à elle de fâcheuses libertés : « PRRRT ! ».
En italien aussi, le pet de Bloom varie dans les deux éditions que j’ai consultées : « Fprrpffrrppfff. » (Mondadori, 1960 sur la base Bodley Head 1937), et « Fprrpffrrppff. » dans l’édition « I Mammut » de 2012, sur la base de plusieurs leçons du texte.
L’admirable édition bilingue fournie par Enrico Terrinoni, non contente de ne traduire qu’avec deux « f » (je crois qu’il s’agit du même texte que dans l’édition « I Mammut »), signale l’existence de la variante « Fprrpffrrppffff. » (quatre « f » !).
L’orthographe en quatre « f », évidemment contestable, est aussi celle de l’édition de Danis Rose parue chez Picador en 1997. C’est la leçon du texte qu’adopte, sur ce point (je ne m’avance pas pour le reste) l’édition Bodley Head de 1986, tandis que Bodley Head 1960 ne proposait que trois « f », ce qui est sufffisant. Bodley Head 1960 équivalant grosso modo à la dernière version que Joyce a eue sous les yeux, ce qui est beaucoup dire eu égard 1) à l’état de la vue de l’écrivain en ces années terribles ; 2) aux complications philologiques liées au texte de Joyce.
« What’s in a name ? » demande Shakespeare, et Stephen ne manque pas de lui faire écho dans Ulysse. Qu’y a-t-il dans un nom ? Qu’est-ce qu’un mot, un pet pour Joyce ? Vaste question dont témoigne la correspondance avec Nora.