Non classé

Miscellanées d’octobre

Diérèse

Le mot « diérèse » peut effectivement se prononcer en marquant une di.érèse. C’est pour une raison diérétique que Rimbaud, dans son poème « Ophélie » parle tantôt d’Ophélia, tantôt d’Ophélie.

— Diérétique?
— Di.érétique, oui.

Renverser le seum de la gauche

« J’ai avalé une fameuse gorgée de poison. »
(Rimbaud)

Il n’empêche, on aurait presque le début d’un petit bout d’espoir lorsqu’on bat le pavé avec les lycéens. La mélancolie de gauche est une thématique bien connue (superbement étudiée par Enzo Traverso). Je parle quant à moi du seum de la gauche. Le seum, c’est le poison, le venin, en arabe.

Oui, j’ai le seum. C’est devenu, même, une sorte de détestable Cogito : J’ai le seum donc je suis de gauche.

À défaut d’être en mesure de jamais renverser quoi que ce soit, ce mouvement lycéen présente à mes yeux l’avantage de transformer le seum en potion magique. Il y a une alchimie véritable de la rue.

Clochemerle

Clochemerle, de Gabriel Chevallier, est un roman très oublié (curieusement paru aux PUF en 1934), qui se trouve dans la bibliothèque de Giuseppe Tomasi di Lampedusa (le Prince avait l’édition de 1950, toujours à l’enseigne du Quadrige d’Apollon). Vieille-France et franchouillard, flaubertien aux entournures, son humour pas toujours très drôle reste néanmoins appréciable. (J’ai trouvé sur le site de l’INA un entretien avec Chevallier. C’est résolument une autre époque, une autre langue.) Le roman a connu un véritable succès en son temps. L’écriture est quelquefois très belle, comme dans cette phrase que je trouve splendide :

L’impasse du Ciel sur laquelle donne le presbytère du curé Ponosse, aboutit au cimetière, sur le versant de la colline, bel emplacement ensoleillé où les morts sont tranquilles.

C’est tellement bien écrit que d’aucuns supposeront ce passage produit par de l’intelligence artificielle. Qui sait? un Terminator produit par une IA basée sur les réseaux neuronaux a peut-être voyagé dans le temps pour suggérer à Gabriel Chevallier d’écrire ce roman dont le sujet n’est autre que l’érection d’une pissotière, tout à côté de l’église, dans un petit village du Beaujolais.

— L’érection d’une pissotière ?
— Parfaitement. Y a rien, ça joue.

Nik BFM désinformation

Image d’un compte Instagram qui reprend une vidéo Tiktok où l’on filme une télé branchée sur BFM, et je fais une capture d’écran pour la publier ici-même. Oui, le réel s’éloigne, consubstantiel au spectacle permanent.

Galilée

Bien du mal à y voir clair dans la disparition des éditions Galilée, dans leur liquidation pure et simple. Cécile Bourguignon, qui a longtemps travaillé pour cette maison, publie un article inquiétant (à lire ici).

Pour ce que j’en sais, écrit Cécile Bourguignon, aucun auteur ou ayant-droit de Galilée n’a été informé de quoi que ce soit : ni de l’ouverture de la procédure ni de sa clôture ; de l’état des comptes d’auteur ; ni de la commercialisation prolongée des livres de 2024 à 2026 ni de son arrêt ; ni de la possibilité pour eux de « racheter » leur stock ( !) ni de la mise au pilon envisagée.

Dans un contrat d’éditeur, la question du pilon fait toujours l’objet de quelques paragraphes, les plus glaçants je trouve. L’œuvre est alors envisagée selon sa matérialité. On perçoit soudain sa valeur en tant que stock (sa réalité, quelquefois, de poids mort). Dans le cas de Galilée, les stocks disparaîtraient donc, purement et simplement, comme ma valise égarée par Volotea en août dernier.

Les livres parus chez Galilée ont disparu, sont en train de disparaître. Cela nous touche. Il arrivera un temps où personne ne sera plus touché par l’absence de cette maison dans le paysage éditorial. En cela qu’il est difficile de rendre compte de quelque chose qui n’existe pas ou plus.

Il faudrait établir la liste, pour mémoire, à destination des générations futures, de toutes ces disparitions silencieuses, passées sous silence ou alors complètement inaperçues.

Liste de choses qui ne sont plus.

6 octobre

Après avoir manifesté avec les lycéens et les étudiants, erré en ville. Achat de Mal vu mal dit (Beckett) et de L’Impossible (Bataille), à la jolie librairie de la rue des Frères. Nous étions quelques milliers, en fin de manif, une manif un peu hors normes, qui ne me semblait respecter aucun parcours. Sensation que le mouvement pourrait prendre une forme pertinente. Devant la Cathédrale, je pense à B., qui jouait là du violoncelle. Je ne retrouve plus le trou où il piquait l’instrument, sur le parvis de Notre-Dame, entre deux pavés.

Il vivait dans un appartement, côté pair de ma rue. Je me souviens du jour où ses affaires furent jetées par le petit balcon de son appartement. Le bruit du matelas fit un bruit formidable, quatre étages plus bas. Oui, formidable. Comme dans La Chute :

J’avais déjà parcouru une cinquantaine de mètres à peu près, lorsque j’entendis le bruit, qui, malgré la distance, me parut formidable dans le silence nocturne, d’un corps qui s’abat sur l’eau.

J’ai mes raisons de ne pas aimer Albert Camus, que j’ai beaucoup lu.

Décompenser dans le désert du réel

Les mauvaises langues disent que c’est à cause de l’interdiction du portable. Les lycéens ont enfin vu de leurs yeux vu l’état de délabrement du réel. Ou bien, comme me le signale S., leur téléphone de poche permettait aux lycéens de compenser, et les voici en phase de décompensation, au sens psy. Comme on les comprend.

Mouliner

On parle avec Isabelle, de ce qui va et de ce qui ne va pas. Comment on mouline dans le vide. Mais on ne néglige pas, néanmoins, de mouliner un peu pour soi. C’est une question de dignité.

Du pilon, et de l’ordre impossible

L’exemplaire dont je dispose du Guide de la classification décimale de Dewey par Annie Béthery (éditions du Cercle de la Librairie, 2013) a été mis au pilon d’une grande bibliothèque départementale, puis remis en vente sur le réseau tentaculaire et passablement visqueux du marché des livres usagés, où j’en ai fait l’acquisition. Je perçois quelque chose de significatif dans cette mise au pilon, en ce rejet de l’ordre et du classement, comme si, au fond, toute bibliothèque digne de ce nom était réfractaire au classement, à un ordre strict. Il n’y a peut-être qu’une seule bibliothèque qui soit vraiment rangée, c’est celle du capitaine Nemo dans 20 000 lieues sous les mers.

Nouveauté morte, innovez

Il y a longtemps que le Make it new d’Ezra Pound s’est émoussé dans des pratiques dites « innovantes », frappées au sceau d’un marketing douteux. Chez Burger King, chez McDonald’s également (c’est une innovation peu originale), on se targue depuis quelque temps d’une nouveauté (c’est une nouveauté déjà ancienne) : le consommateur a désormais de la vaisselle réutilisable à disposition. « Notre nouvelle vaisselle en restaurant est désormais réemployable. » L’énoncé est, en soi, vertigineux. De la vaisselle réemployable, et nouvelle de surcroît. Mais on continue, bien sûr, de bouffer avec les mains.

L’innovation, en poésie comme partout, tue la nouveauté. Le syndrome de la nouvelle vaisselle réemployable menace l’avant-garde qui, elle, ne bouffe jamais avec les mains.

Allons enfants

De nombreux lycées sont bloqués par leurs élèves. Raison invoquée : manque de moyens. Quelques poubelles brûlent, les flammes viennent lécher les façades des établissements. Répression très dure, jamais bien loin de la bavure. Stratégie du pourrissement. Dans les médias, on vise à construire le récit de sauvageons qui prennent l’école en otage. On fait soigneusement le départ entre le lycéen qui manifeste paisiblement (on fait mine de se ranger de son côté), et les casseurs, que l’on fustige, car il faut que la France montre qu’elle sait bander les muscles. Bander tout court, tant qu’à faire. Pendant le mouvement des retraites, en 2023, Bernard, CRS, 28 ans de métier, expliquait à la radio que « ses interventions contre les gauchos » lui « procurent des sensations qui mènent à l’érection ». Il précisait : « l’excitation, l’endorphine, c’est un pur plaisir ». Bernard — le nom avait sans doute été modifié pour l’occasion. Bernard est le CRS-type, le cogne que la gauche imagine bas de plafond viriliste et que la droite perçoit comme le dernier rempart contre la chienlit.

La vérité, c’est qu’on a peur de la jeunesse, Bernard le premier, avant même d’avoir honte du monde qu’on leur promet.

Le mot « blocus » semble remplacer, dans l’usage lycéen, celui de « blocage ». Je suis tenté d’y voir un signe.

La formule « violence policière » n’est plus un tabou. Ce sont désormais les modalités de l’exercice de cette violence qui font le sujet médiatique. Tout se passe comme si la question se résumait à définir un niveau décent de violence policière. Bernard, lui, s’affranchit volontiers de toute décence.

On filme des poubelles incendiées en gros plan et on martèle que la violence c’est mal, tout en en attribuant la cause à La France Insoumise, groupe politique que l’on situe à l’extrême gauche, sans jamais oser parler d’un extrême centre qui aligne idéalement les étoiles du turbocapitalisme, quitte à dérégler l’ordre sinon cosmique, tout du moins climatique.

Sur Cnews, l’inénarrable Philippe de Villiers en appelle à des couvre-feux, à un état d’urgence.

Le mouvement lycéen est rejoint par les étudiants, Parcoursup offrant une passerelle toute logique entre les établissements du secondaire et les campus.

Je me souviens de cette formule, prononcée en décembre 2018 à Mantes-la-Jolie, lors de l’interpellation brutale de dizaines de lycéens mis à genoux, mains sur la tête ou menottés, après des manifestations : « En voilà une classe qui se tient sage. » David Dufresne la détournera dans son documentaire saisissant, Un pays qui se tient sage (2020), où il était notamment question des trois formes de violence selon Dom Hélder Câmara : la violence institutionnelle (la violence mère), la violence de la révolte, la violence de la répression, qui prolonge et conforte la première.

La ligne A du tramway strasbourgeois est coupée entre Étoile et Baggersee. Du fait d' »incivilités », explique-t-on, pudiquement, sur l’écran des arrêts de tram. On prend l’autobus, qui nous promène à Neudorf, on discute, tout le monde sent que ce n’est pas prêt de s’arrêter.

Il y a des bouchons autour des stations-service Total qui pratiquent des prix bas à la pompe.

À l’étranger, on regarde la France, on tâche de l’imiter, à Liège par exemple. Très belle couverture d’Il manifesto de Rome.

Dans les cortèges, c’est le discours d’une utopie lucide de la part des lycéens. L’utopie se fonde ici sur l’injustice inique qu’on inflige aux lycéens. Certains établissent une distinction très nette entre leur monde et celui de ceux qu’ils nomment les « adultes ».

Devant un lycée où une poubelle brûle en guise de totem de la révolte, une jeune fille demande, Wesh c’est quoi Acabé ?

Müntzer

« Oui, Müntzer est violent, oui, Müntzer délire. Il appelle au Royaume de Dieu ici et maintenant, c’est beaucoup d’impatience. Les exaspérés sont ainsi, ils jaillissent un beau jour de la tête des peuples comme les fantômes sortent des murs. » (Eric Vuillard, La Guerre des pauvres).

Effort de l’imagination

J’entends Frédéric Gros au micro de France Culture, qui parle de sa première lecture de Michel Foucault. Histoire de la folie, en l’occurrence, qui lui a demandé, dit-il, un plus grand effort d’imagination que de conceptualisation.

Liberté, obsolescence

L’aspiration de la nature humaine à la liberté est invincible, elle peut être écrasée mais elle ne peut pas être anéantie. Le totalitarisme ne peut pas renoncer à la violence. S’il y renonce, il périt. La contrainte et la violence continuelles, directes ou masquées, sont le fondement du totalitarisme. L’homme ne renonce pas de son plein gré à la liberté. Cette conclusion est la lumière de notre temps, la lumière de l’avenir.

La machine électrique fait des calculs mathématiques, enregistre les événements historiques, joue aux échecs, traduit des livres. Elle surpasse l’homme, plus rapide que lui pour résoudre des problèmes de maths, et sa mémoire est sans reproche.

Est-il une limite au progrès qui crée la machine à l’image de l’homme et à sa ressemblance? Apparemment, non.

On peut imaginer la machine des siècles et des millénaires à venir. Elle écoutera de la musique, saura apprécier la peinture, exécutera elle-même des tableaux, composera des mélodies, écrira de la poésie.

La juxtaposition de la machine et de la liberté réprimée par la violence dans ce passage de Vie et destin de Vassili Grossman me semble lumineuse.

Force est de constater qu’on remplace plus rapidement les poètes que les Bernard par des machines.

Est-il une limite au progrès qui ravale l’homme à l’image de la machine et à sa ressemblance?

Cadre

Elwan Benoît fait parler de lui, qui se présente comme un « blanc » nanti d’un capital culturel « assez conséquent ». Lorsque le jeune homme s’exprime, Le Figaro entend un « accent faubourien des années 1950 ». Jacques-Decour, le lycée d’Elwan, est au pied de Montmartre. Pourtant ledit lycéen en colère ne manque pas de rappeler que c’est dans les lycées implantés dans des zones moins bien dotées culturellement que des voix seraient prioritairement à écouter.

En face de lui, sur le plateau de David Pujadas, surgit Louise Montangon (UNI). Un de ses éclats médiatiques récents consiste à avoir mouché Gabriel Attal, qualifiant son bilan de « désastreux ». Elle aussi est blanche et bénéficie d’un fort capital culturel, et voudrait parler au nom des zones délaissées.

On dit que la militante de droite a « recadré » Elwan, l’éloquent morveux de gauche. C’est précisément la question sempiternelle du cadre, du cadrage ou du recadrage médiatique des discours qui travaille le réel. Effets biaisés d’un monde qui résolument penche à droite. Il ne faut pas que ça déborde. Il faut des cadres.

Les vidéos des débats ne sont pas longues à largement circuler, tronquées, encadrées de commentaires, biaisées, désenvenimées, dé-démocratisées au besoin, méthodiquement étouffées, selon le cadre idéologique qui sied le mieux, pourvu que cela tienne, bien cadré, sur l’écran du téléphone de poche.

Bourde

Édouard Geffray, le ministre de l’Éducation nationale, parle de « Samuel Bernard et Dominique Paty » lors d’une allocution suite à une fusillade dans une école, à la veille de la commémoration des assassinats des professeurs Samuel Paty et Dominique Bernard. À la veille également d’une journée de grève dans la fonction publique. C’est bien sûr impardonnable, mais on a presque du mal à lui en vouloir : être en tutelle de l’Éducation nationale après Jean-Michel Blanquer ne doit pas être tous les jours très simple.

Quintane, Septembre 2027

Lu avec un réel plaisir le Journal du mois de septembre 2027 dont Nathalie Quintane offre à Lundi Matin (ici) la primeur, l’avant-première, un an à l’avance. Morceaux choisis, qui sont brûlants d’actualité :

5 septembre 2027

L’auteur du roman de la rentrée révèle, les yeux dans les yeux de la caméra de l’émission de télévision La grande librairie, qu’il a écrit son livre avec une IA. Il le dit solennel et pénétré, comme ça : « Oui, j’ai écrit mon livre avec une IA ». Les gens s’en foutent car tout ce qui compte, c’est que le roman de la rentrée, et d’ailleurs tous les romans passés, présents et à venir, soient bouleversants, intenses, vibrants, brûlants et magistraux. 

8 septembre 2027

Les employés des librairies écrivent à la chaîne l’adjectif « bouleversant » ou bien « intense » ou bien « vibrant » ou bien « brûlant » ou bien « magistral » sur des post-it-coeur fluo qu’ils apposent aux premières de couverture, un peu pêle-mêle et dans l’urgence, si bien que des livres de recettes de cuisine ou des essais historiques sur le troisième Reich se retrouvent avec un coeur « intense ». 

18 septembre 2027

Le ministre des sports, de l’éducation, de la culture, de la jeunesse, de la rénovation urbaine et du logement social annonce, solennel et pénétré, à la caméra de La grande librairie : « Oui, le Centre National du Livre est supprimé. C’est parce que nous aimons la littérature. C’est parce que la littérature, c’est cool ». 

19 septembre 2027

Les libraires sont soulagés : ils avaient d’eux-mêmes anticipé l’arrivée de l’adjectif « cool », si bien que des coeurs-cool-fluos dispatchés dans toutes les boutiques les font dores et déjà vibrer, exactement comme un petit coeur qui bat. 

21 septembre 2027

Les lecteurs et les lectrices demandent de plus en plus des romans cools. Cools, mais de qualité — qualité française. 

Ces pages de journal, que l’on lira en intégralité ici, sont hilarantes, mais Quintane (allez-y, cliquez) place en exergue une citation pour le moins inquiétante de Sébastien Chenu : « Je pense que si j’avais la capacité de lire l’ensemble de la littérature du monde, je la lirais pour mieux la détruire et probablement mieux m’y opposer. » Ce propos, je suis allé vérifier, a réellement été prononcé par le député RN, au micro de France Inter, le 30 septembre 2026.

Sinon, nous sommes le 9 octobre 2026 et la révolte lycéenne bat toujours son plein.

Fragments

Je travaille sur un article qui traite de la nécessité fragmentaire dans mon écriture. Ce sera un article nécessairement fragmentaire. Le fragment est un objet « bondissant » (cf. Lucien Dällenbach), qui permet de faire rebondir la pensée, la mienne du moins.

Je me relis

Je relis ces miscellanées, propos qui n’ont, pour la plupart, pas deux semaines. Certaines de ces notes me semblent déjà fort anciennes, datées sans faire date vraiment. L’affaire Orélien, nos angoisses existentielles de pleutres écrivaillons qui tenons des carnets et écrivons à la main face à l’IA semblent avoir été chassées par le carnaval émeutier, par cette violence qu’on se balance médiatiquement comme une patate chaude, mais qu’on va faire rissoler en sorte qu’elle soit exclusivement imputable à une certaine gauche.

Votre commentaire