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Notes sur la bibliothèque

… cerné par les livres, son corps même ne faisant plus qu’un avec eux, le lecteur ne touche plus terre, ses pieds même ne le portent plus, il flotte, grotesque et touchant, comme en lévitation, à cent lieues des préoccupations terrestres, plus haut encore d’ailleurs, au-dessus du globe céleste loin en dessous de lui, et la tête, comme l’esprit, aux confins de l’intellect, que symbolise la vignette de la métaphysique au plafond. Qu’il prenne gare à la chute : plus haut le lecteur s’élève, plus dure elle risque d’être pour lui.
(Pascal Dethurens, Éloge du livre)

Ma bibliothèque est, en grande partie, une bibliothèque de livres sur les livres, dont certains sont plus spécifiquement des livres consacrés à cet objet singulier qu’est une bibliothèque. J’hésite à créer un rayon dédié aux seuls livres touchant à la bibliothèque, à « l’art et à la manière de ranger ses livres » (Perec), ou encore à la destruction des livres et des bibliothèques (Bohumil Hrabal, Bradbury, Susan Orlean, Lucien X. Polastron, etc.). Lorsque je consulte ces ouvrages, je ne parviens pas à unifier la pensée autour de la bibliothèque considérée comme un objet théorique.

Or, la bibliothèque est précisément un objet théorique (elle n’est peut-être que cela), autour duquel s’est constitué une masse non négligeable de discours. J’ai pris le temps de lire l’ouvrage collectif portant sur la bibliothèque de Thibaudet, Albert Thibaudet. Une cité de livres, ainsi que Bibliothèques d’écrivains (Paolo D’Iorio, Daniel Ferrer éd.), et ces ouvrages collectifs à vocation universitaire qui multiplient les approches et les méthodes me confirment dans cette intuition première selon laquelle il n’existe aucune théorie générale valable quant au discours et, moins encore, à un récit ayant la bibliothèque pour objet.

Quelquefois, je rouvre des romans pour le seul plaisir de flâner dans des bibliothèques fictives. Celle du capitaine Nemo, la bibliothèque de Babel — ces deux-ci sont pour moi des Ur-bibliothèques —, la bibliothèque promise au feu de Peter Kien dans Auto-da-fé, celle du Prince de Guermantes, la bibliothèque de Des Esseintes, la bibliothèque délaissée à la fin du Guépard où Pontelone ne mit guère les pieds, la bibliothèque au contenu finalement modeste de l’acariâtre La Ciura, celle de Giuseppe Scipione à Rome. (Et il faudrait que je lise, enfin, Petits travaux pour un palais de László Krasznahorkai.) La Staatsbibliothek au chapitre 100 de L’Homme sans qualités me fascine, de même que son image inverse et souterraine, la bibliothèque de Ho Ho dans Mardi de Melville.

Je rêve à ces bibliothèques non moins mythiques que sont celles des écrivains, la bibliothèque de James Joyce à Trieste, celle de Montaigne dans sa tour, la Thébaïde de Valery Larbaud, la bibliothèque de Lampedusa bien sûr, celle de son ami Bebbuzzo, celle de Leopardi à Recanati, le fonds Emilio Cecchi conservé au Gabinetto Vieusseux, ou à la bibliothèque d’Umberto Eco dernièrement ouverte au public (c’est un symbole : la grande bibliothèque de l’auteur du Nom de la rose, devient un musée, alors même que l’objet-livre tend à devenir une forme d’un autre temps). À quoi ressemble la bibliothèque de Michel Butor, qui disait un jour qu’on écrit toujours adossé à une bibliothèque? Et celle de Pierre Reverdy, oblat à Solesmes?

Je me souviens de la grande bibliothèque de Trinity College à Dublin, de la Marsh’s Library également, où je ne suis pas sûr de ne pas avoir croisé le fantôme de Stephen Dedalus.

J’aimerais en savoir davantage sur la bibliothèque de Virgina Woolf, sur celle de Kafka, sur celle de Mario Praz, sur celle de Walter Benjamin, au sujet de celle de Benedetto Croce, de Jules Hermann ou à propos de celle de Jacques Lacan. Il y a, au catalogue de la bibliothèque de Perec, un article qui suscite ma convoitise; il s’agit du catalogue de la succession de la vente des objets de Marguerite Roussel, la mère de Raymond Roussel (quid de la bibliothèque de ce dernier? On sait qu’il emporta avec lui des exemplaires de ses livres sur japon lors de son dernier séjour à Palerme, qu’il en offrit alors au médecin qui s’occupait de lui — où se trouve-t-ils?) : il est su de tout perecquien qui se respecte que ce catalogue a servi dans l’ameublement de l’appartement de Bartlebooth dans La Vie mode d’emploi (je crois que c’est à Bernard Magné que l’on doit cette découverte, je l’ai appris quant à moi dans son édition des Romans & récits de GP, à la page 645). Je me suis souvent plu à rêver au cabinet de curiosités de Ferdinand Reiber (il est devenu difficile d’en trouver la localisation exacte), cet étrange Maître Coleo qui vivait à quelques pas de chez moi, à partir du catalogue de la vente, le 11 mai 1896, de ses livres et estampes, lequel dénombre 7531 références. Est-ce que Zio Vincenzo, dont la bibliothèque à Locri en Calabre m’a tant impressionné, Zio Vincenzo qui sembla avoir établi domicile sur quelque note de bas de page du bulletin d’une société savante qui s’intéresse notamment à la traversée miraculeuse du détroit de Messine par saint François de Paule, Zio Vincenzo a-t-il établi un catalogue de ses lectures un peu spécifiques sur l’histoire de son pays?

L’imaginaire du catalogue, à lui seul, permet de susciter la rêverie, le Grand Rêve, comme en témoigne La Bibliothèque retrouvée de Vanessa de Senarclens. J’ai la nostalgie de ces catalogues sous forme de fiches dans les grandes bibliothèques, rassemblées dans de petits tiroirs qui semblent démultipliés à l’infini. Ces catalogues sont désormais désuets, dépassés par l’outil informatique. On pourrait d’ailleurs ajouter une strophe au poème fameux d’Armand Robin :

On supprimera le catalogue
Au nom de la bibliothèque
Puis on supprimera la bibliothèque

J’ai eu plaisir dernièrement à parcourir les fiches de la bibliothèque communale de Palerme, à la recherche d’informations sur les principaux relieurs exerçant dans cette ville dans la première moitié du siècle dernier (je sais qu’il y en avait au moins deux, un de leurs descendants exerçant d’ailleurs encore ce métier, vivotant de reliures de thèses, dans un boui-boui assez loin du centre de Palerme, parmi ses vieilles photocopieuses au plastique jauni). Je n’ai pas trouvé d’informations relatives aux relieurs de Palerme à la bibliothèque communale de Palerme, mais c’est en poursuivant mes recherches par d’autres moyens plus hasardeux et moins méthodiques que j’ai fait la rencontre de l’arrière-petit-fils du relieur de Lampedusa, à deux pas de la bibliothèque communale, lequel m’expliqua que son aïeul s’occupait notamment de relier les livres de la bibliothèque communale justement. Le sceau de sa boutique doit donc avoir été apposé sur nombre des livres de la bibliothèque communale de Palerme, sans qu’aucun livre de la bibliothèque communale de Palerme n’évoque l’atelier de ce maître relieur sicilien dont ont vantait les mérites jusqu’à Florence.

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