Non classé

Secondes miscellanées de septembre

Kaspar Hauser

Ne pas lire, ne pas parler

Comment parler de Comment parler des livres qu’on n’a pas lus de Pierre Bayard, alors même qu’on ne l’a pas lu ? C’est une question à laquelle j’imagine que seul peut répondre ce livre, que je n’ai pas lu. Je n’éprouve pas l’envie de le lire. Tout au contraire. Je désire ne pas le lire. Cela m’évite d’en parler. Le fait de ne pas l’avoir lu devrait pourtant me pousser à en parler, n’était à mes yeux une mystérieuse impossibilité, celle du « comment parler » de ce livre en particulier. Me refusant à lire ce livre (c’est un refus joyeux, rêveur), je maintiens énigme et protocole de lecture ensemble, contenus dans le titre même du livre, que j’ai donc à cœur de ne pas lire.

Coquille

Dans l’édition dont je dispose de L’Écriture du désastre (Gallimard, 2021), à la page 55, le nom du philosophe Fichte a été orthographié Fichtre.

Une chance aux fantômes

Fermer le verrou d’une porte maintenue ouverte. Entrebâillée suffit. Laisser agir.

Présence-absence de Kaspar Hauser, humour de Blanchot

Je ne saurais dire si Blanchot parle quelque part de Kaspar Hauser. Mais cela me paraît très probable. J’ai rouvert, donc, L’Écriture du désastre où il est notamment question de Bartleby, qui est un cousin de Kaspar Hauser, ainsi que de Bonaventura. Je parcours le livre, et je me persuade de la présence de Kaspar Hauser dans ce livre, alors même que je n’y trouve pas son nom.

Je rêvasse entre les lignes de Blanchot. J’y retrouve nombre de mes préoccupations ainsi qu’un certain agacement. C’est au fond, lisant Blanchot ou regardant un film de David Lynch, toujours le même sentiment que j’éprouve. J’ai à l’esprit, tenace comme le sourire du chat dans Alice, l’admiration béate et abstruse des admirateurs béats et abstrus de Blanchot, le fanatisme pas davantage futé de certains (oh! presque tous) amateurs de Lynch.

Fort heureusement, Blanchot a de l’humour (Lynch aussi). Voici :

« Les optimistes écrivent mal. » (Valéry.) Mais les pessimistes n’écrivent pas.

Le fragment suivant, lui, résonne curieusement à l’heure de l’IA :

Qui écrit est en exil de l’écriture : là est sa patrie où il n’est pas prophète.

N’être pas au monde

« La vraie vie est absente. Nous ne sommes pas au monde. » C’est ce que décrète la Vierge folle (Verlaine) dans Une saison en enfer. Il est une vérité essentielle à cela : l’être du poète n’est pas au monde, consiste à n’être pas absolument né. L’œuvre-gésine d’un Artaud en témoigne suprêmement. C’est aussi le sens de la difficulté d’être chez Cocteau. Jean-Paul Klée confesse quant à lui n’être « pas tout à fée né ». Bonnefoy, dans sa traduction de Hamlet, propose « Être ou n’être pas. »

Kaspar Hauser nous parle bien de tout cela, d’être en n’étant pas. Le poème que Verlaine lui consacre est très beau.

Je suis venu, calme orphelin,
Riche de mes seuls yeux tranquilles,
Vers les hommes des grandes villes :
Ils ne m’ont pas trouvé malin.

À vingt ans un trouble nouveau
Sous le nom d’amoureuses flammes
M’a fait trouver belles les femmes :
Elles ne m’ont pas trouvé beau.

Bien que sans patrie et sans roi
Et très brave ne l’étant guère,
J’ai voulu mourir à la guerre :
La mort n’a pas voulu de moi.

Suis-je né trop tôt ou trop tard ?
Qu’est-ce que je fais en ce monde ?
Ô vous tous, ma peine est profonde :
Priez pour le pauvre Gaspard !

Le poème de Georg Trakl consacré à Kaspar Hauser va, lui, ailleurs et plus loin, formulant crûment l’énigme du non-né [Ungebornen] :

Silbern sank des Ungebornen Haupt hin.

Dans sa préface à ses traductions de Trakl, Adrien Finck reprend la remarque d’un critique selon lequel les sculptures de Giacometti montrent l’impossibilité même qu’il peut y avoir à montrer. Dans le film de Werner Herzog, la fable de la caravane menée par un vieil aveugle dans le désert est belle comme du Kafka. Ils se rendirent dans la ville du Nord, et l’histoire commence là. Mais cette histoire, je ne la connais pas. Cette parabole idéalement brisée au bord du récit est bien l’idéale parole du non-né (naître et connaître sont ici dans une ineffable proximité), qui montre non pas quelque chose, mais plutôt qui témoigne d’une réelle impossibilité de montrer.

Laisser un commentaire