Non classé

Sur un vers de T.S. Eliot

I will show you fear in a handful of dust. Ce vers très célèbre de The Waste Land est éminemment saisissant. Pierre Leyris en propose la traduction suivante :

Je te montrerai ton effroi dans une poignée de poussière.

Pierre Vinclair, dans la traduction commentée qu’il fournit dans Terre inculte (2018), va au plus proche du texte :

Je te montrerai la peur dans une poignée de poussière.

Le passage ne présente pas de grande difficulté de traduction (sa beauté n’est pas strictement idiomatique), et les deux versions ci-dessus sont très convenables. Je crois cependant préférer, ici, « effroi » à « peur ». Là où « crainte » n’irait résolument pas. « Terreur » irait plutôt bien, mais le terme a en français une coloration historique, et ferait complètement dévier le texte d’Eliot. L’allitération peur/poignée/poussière chez Vinclair fonctionne; montrerai/effroi me convient tout aussi bien. Leyris quant à lui surinterprète, sans pour autant dénaturer le poème, en employant le pronom possessif « ton ». On serait en effet presque tenté d’aller encore plus loin :

Je te montrerai tout ton effroi dans une poignée de poussière.

En sorte d’accentuer la tension entre une totalité et l’infime poignée de poussière. Cette « poignée de poussière » semble issue de l’épisode de la Sibylle de Cumes au livre XIV des Métamorphoses d’Ovide. Mais cette Sibylle apparaît aussi dans le Satyricon de Petrone, qu’Eliot place d’ailleurs en exergue à son poème :

Nam Sibyllam quidem Cumis ego ipse oculis meis vidiin ampulla pendere, et cum illi pueri dicerent: Σίβνλλα τί ϴέλεις; respondebat illa: άπο ϴανεΐν ϴέλω. [J’ai même vu, de mes yeux vu, la Sibylle de Cumes suspendue dans une fiole, et quand des enfants lui demandaient, en grec :  »Sibylle, que veux-tu? » la pauvre répondait, en grec aussi :  »Je veux mourir ». » (Louis de Langle trad. cité dans Terre inculte, et Vinclair a le souci de rappeler que la Sibylle de Cumes « vit éternellement, mais de plus en plus vieille, ratatinée, minuscule, au point de finir dans une espèce de fiole. » — la thématique de l’infini compris dans le fini est donc déjà contenue dans cette exergue au poème d’Eliot…)]

La Sibylle de Cumes, au livre XIV des Métamorphoses parle à Enée : « Moi, je ramassai une poignée de poussière et la lui montrai; je souhaitai follement autant d’années de vie que cette poignée contenait de grains de poussière. […] J’ai déjà vécu, telle que tu me vois, sept siècles et, pour parfaire le nombre des grains de poussière, il me reste à voir trois cents moissons, trois cents vins nouveaux. » (Georges Lafaye trad.). Voici donc pour la poignée de poussière. En latin :

...ego pulveris hausti
ostendens cumulum, quot haberet corpora pulvis,
tot mihi natales contingere vana rogavi

Un autre intertexte est, me semble-t-il, possible. Le passage fameux de Pascal sur les deux infinis (Brunschvicg, fragment 72) n’est pas sans animer le vers d’Eliot : « Je lui veux peindre non seulement l’univers visible, mais l’immensité qu’on peut concevoir de la nature, dans l’enceinte de ce raccourci d’atome. » Et voici, un peu plus loin, pour l’effroi :

Qui se considérera de la sorte s’effraiera de soi-même et se considérant soutenu dans la masse que la nature lui a donnée, entre ces deux abîmes de l’infini et du néant, il tremblera dans la vue de ces merveilles ; et je crois que sa curiosité se changeant en admiration, il sera plus disposé à les contempler en silence qu’à les rechercher avec présomption.

Tu t’effraieras de toi-même, je te montrerai tout ton effroi dans une poignée de poussière… Eliot, entre infini et néant, avait-il à l’esprit ce passage célèbre de Pascal lorsqu’il composait The Waste Land ? Il fournira en tout cas une préface aux Pensées en 1931, reprise dans Selected Essays.

Votre commentaire