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Accrocs, lapsus, distractions magiques

L’émoi a été grand (non), lorsque, dans l’Introduction à l’édition de Finnegans Wake qu’il fournit à Alma Press en 2020, Sam Slote annonça au grand public que deux lignes, les lignes 25 et 26 de la page 34 ont été interverties dans la première édition du texte de Joyce (publiée simultanément à Londres chez Faber & Faber et aux États-Unis chez Viking, en mai 1939), sur laquelle se basent généralement toutes les éditions subséquentes du texte de Joyce. Voici la phrase entière où l’on trouve cette inversion :

                                                     [...] There's  a  cabful  of  bash  indeed  in 
the homeur of that meal. Slander, let it lie its flattest, has never
been able to convict our good and great and no ordinary Southron
Earwicker, that homogenius man, as a pious author called him, of
any graver impropriety than that, advanced by some woodwards
or regarders, who did not dare deny, the shomers, that they had,
chin Ted, chin Tam, chinchin Taffyd, that day consumed their
soul of the corn, of having behaved with ongentilmensky im-
modus opposite a pair of dainty maidservants in the swoolth of
the rushy hollow whither, or so the two gown and pinners plead-
ed, dame nature in all innocency had spontaneously and about the
same hour of the eventide sent them both but whose published
combinations of silkinlaine testimonies are, where not dubiously
pure, visibly divergent, as wapt from wept, on minor points touch-
ing the intimate nature of this, a first offence in vert or venison
which was admittedly an incautious but, at its wildest, a partial ex-

posure with such attenuating circumstances (garthen gaddeth green
hwere sokeman brideth girling) as an abnormal Saint Swithin's
summer and, (Jesses Rosasharon !) a ripe occasion to provoke it.

Les deux lignes en question sont ici signalées en gras, rétablies telles que Joyce l’avait lui-même souhaité après la parution du livre. Joyce, précise Slote dans son Introduction, avait repéré quelque 800 erreurs dans l’édition originale, et s’était contenté de corrections mineures, certaines de ces émendations garantissant « un début de clarté, d’autres ajout[a]nt quelque ambiguïté supplémentaire ». Que Joyce se soit appliqué à corriger son texte après parution ne simplifie en rien le problème, bien au contraire. Jusqu’où a-t-il eu le soin de corriger, sans céder à la tentation de l' »ambiguïté supplémentaire » sinon de la réécriture? On minor points touching the intimate nature of this…

Je suis allé vérifier : l’édition à laquelle je me suis toujours fié (Penguin, 2000) place les lignes dans le bon ordre. Très bien. Ce que je comprends moins bien, c’est que cette édition dit s’appuyer sur la leçon Viking Press (New-York, 4 mai 1939). L’édition fautive, donc. L’édition Penguin aurait donc tacitement corrigé le texte. Contrairement à l’édition Wordworth Classics, initialement parue en 2012, sans précision aucune quant à la provenance du texte.

Passons.

L’instabilité du texte de Ulysses est bien connue. Quant au Wake, tout concourt à penser qu’il s’agit d’un sac de nœuds au moins aussi indémêlable. Cela ne m’empêche pas de dormir, non, mais trouble mon sommeil néanmoins.

Le Wake parle souvent de lui-même. Entendre par là que ses passages les moins opaques sont sans doute ceux où il se désigne en tant que texte, et que texte fautif tant qu’à faire. C’est le lapsus érigé en système, une chute, ou une « pftjschute » — comme il est dit à la première page — propre à un texte babélien, toujours en chantier, idéalement in progress (on ne finit pas une tour de Babel). Que le texte du Wake soit fautif, ou en tout cas moins stable qu’une certaine paresse philologique tendrait à nous le faire croire, n’est pas surprenant. Cela ajoute, même, quelque chose à l’abominable jouissance qu’il y a — si, si je vous assure — à déchiffrer ce grimoire.

C’est aussi vertigineux que lorsque Borges dit quelque part pour rire qu’un copiste, « par une distraction magique », avait fait se répéter, en un certain point, Les Mille et une nuits, comme si Schéhérazade radotait dans une nuit sans fin. Je vois en ces accrocs, en ces lapsus, en ces distractions magiques un effet involontaire propre à l’œuvre de Joyce, et nécessaire à sa compréhension.

Sam Slote, qui est très conscient des accrocs du texte joycien, rappelle dans son Introduction que Herb Asher, le personnage de Philip K. Dick estimait que « Finnegans Wake est un réservoir d’informations fondé sur des systèmes de mémoire informatique qui n’ont vu le jour qu’un siècle après l’époque de James Joyce, et que Joyce était connecté à une conscience cosmique dont il a tiré l’inspiration pour l’ensemble de son œuvre. » Tout se passe au fond comme si le Wake était une singularité, un trou noir de l’ordre du « toujours déjà », lequel tire à lui son propre avenir et le nôtre. Derrida ne dit pas autre chose, au fond, dans Ulysse Gramophone.

Or, si le texte déraille, s’il joue quelques bons tours à la folie, c’est qu’il est conçu pour un lecteur suprêmement distrait, absentminded : « absintheminded » (FW 464.17)), ou « abcedminded » (FW 18. 17). Ivre et analphabète, disons. C’est une approche il est vrai douteuse. Elle se réclame de l’incertitude du vide et du vide de l’incertitude dont il est si souvent question dans Ulysse.

On est amené à trébucher dans la lecture sans fin d’un livre où, qui sait? non seulement les lettres ou les mots, mais les lignes mêmes peuvent s’intervertir. Variations perpétuelles, invariablement ne varietur, comme encodées dans l’ADN de l’écriture d’une œuvre-vie. Paradoxes du « chaosmos » (FW 118.21) dans le BIOS quelque peu déconnant de l’ordi de Joyce. Car c’est dès le démarrage que cela cafouille.

Le texte de Joyce est superbement faillible, mais il est. Dubito, ergo cogito, ergo sum. Ou, si l’on préfère saint Augustin à Descartes : Si fallor, sum. Et, lisant Joyce, tout l’art consiste à tomber juste, à trouver la juste défaillance dans cette folie d’écriture.

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