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De l’exigeante nécessité fragmentaire (fragments) (PPL, 21)

Nombre d’œuvres des Anciens sont devenues fragments.
Nombre d’œuvres des Modernes le sont dès leur naissance.
(fragment de l’Atheneum)

Je me suis mis à penser à la Vénus de Milo,
qui avait si bien traversé l’histoire sans bras.
J’ai commencé à envisager la situation de la Milo à l’envers :
une œuvre pourrait être incomplète dès le départ.
(John Cage, Roarotorio)

L’expression « nécessité fragmentaire » apparaît cinq fois dans L’Écriture du désastre. Peut-être Blanchot fait-il alors signe à L’Absolu littéraire de Jean-Luc Nancy et Philippe Lacoue-Labarthe, qui parlent quant à eux d’une « exigence fragmentaire ». C’est en tout cas chez ces derniers que je puise la première citation mise en exergue à cette note.

Cette nécessité, cette exigence sont les miennes, souvent, dans ce blogue et ailleurs. Elles jouent un rôle important dans mon approche de la chose écrite en général. Tâchant de répondre à une commande pour laquelle j’accuse bien du retard, je suis ainsi en train de méditer au sujet d’un roman que j’ai moins volontiers que volontairement abandonné, Sogol sur la Plaine, paru très partiellement en fragments.

Ce sont, à mesure que j’y pense, les modalités mêmes de cet abandon qui m’intéressent; la question du pourquoi j’ai abandonné ce texte n’étant sans doute pas aussi pertinente (une pure contingence, c’était ni fait ni à faire) que celle du délinéament propre à cette œuvre laissée en ruines. L’étendue de l’abandon et, pour tout dire, ses recoins, constituent à mes yeux le véritable intérêt de cette aventure sous forme de naufrage.

Ses recoins et ce qui peut continuer d’y pousser. À la façon des ongles, dit-on, des morts.

Il s’agissait d’une nette déhiscence, que je n’ai pas comprise au moment où elle advenait (j’ai continué d’écrire le roman alors qu’il n’y avait plus même de roman à écrire), plutôt que d’un abandon à proprement parler.

Un des personnages de ce roman, le professeur Leblanc, citait un passage de The Waste Land :

[…] Son of man,
You cannot say, or guess, for you know only
A heap of broken images, where the sun beats
[…]

Un tas d’images brisées — a heap of broken images —, voilà l’horizon romanesque que je m’étais assigné, en fonctionnant, en tâchant d’œuvrer de manière fragmentaire. Je proposais alors une fiction en chapitres courts, parfois très courts — une phrase d’une dizaine de mots seulement.

Il y avait, sans doute, une nostalgie pour le poème dans cette démarche qui consistait à fabriquer de la prose un peu dense. Écrire dense et ramassé rendait mes baroquismes, pensais-je, plus digestes.

La nostalgie pour le poème anime la prose libre — de cela, j’allais me persuader plus tard, ici-même dans les notes PPL.

Un tas d’images brisées, non une mosaïque bien construite qui proposerait une figure. Un tas, vraiment un tas, voilà ce à quoi ressemble ce roman échoué sur les rivages d’un continent fantôme, la Lémurie.

*

La question du fragment est vaste. Lucien Dällenbach fait du fragment un « objet esthétique à rebondissements ». Le rebondissement, au sens de la fiction (les rebondissements dans un récit), mais aussi au sens, plus banal, de rebond.

Je ne peux m’empêcher de penser ici à l’épisode du morceau de sucre dans Marelle de Cortázar, « Ce qui m’a tout de suite frappé, c’est la façon dont s’était défilé ce morceau de sucre car les morceaux de sucre en général s’arrêtent à peine touché le sol pour des raisons parallélépipédiques évidentes. Mais celui-là se conduisait comme s’il eût été une boule de naphtaline… »

La course bondissante chaotique du morceau de sucre s’arrête, à un moment donné, « derrière un pied second Empire »; je ne suis pas sûr que le fragment arrête de bondir et de rebondir; au contraire : il foisonne dans sa pratique autant que dans sa théorie.

*

L’Écriture du désastre entre en résonance avec Fragments d’un discours amoureux. Blanchot fait signe à Barthes lorsqu’il parle de l’impossibilité (son « extrême solitude ») d’un discours amoureux. Je rebondis d’un fragment à l’autre.

Il y a chez Barthes un goût du fragment, qui dérive peut-être de sa passion pour les fiches. Je glane au passage, dans le Michelet, qui est un livre sous forme de fiches, une remarque intéressante. J’en fais un fragment qui peut alimenter le moulin de la prose libre :

Il faut ici se rappeler que le couple Prose-Poésie a beaucoup inquiété le XVIIIe siècle; les Aufklärer franco-anglais supposaient la prose postérieure à la poésie; le monde avait d’abord parlé en vers, ce qui, dans une vue progressiste de l’Histoire, donnait à la prose une valeur supérieure, puisqu’elle était le langage d’une civilisation plus évoluée. Pour Michelet, la Prose est un signe de l’homogène, et c’est à ce titre qu’elle est valeur fruit d’une grâce ou d’une conquête. On l’a vu lui-même menacé par la Poésie comme par un enfer natal, et aspirant à la Prose comme à une libération décisive, celle qui lui permettrait de dévorer l’Histoire et de ne faire avec elle qu’un même tissu.

Plus loin, Barthes cite Michelet :

La France est le pays de la prose. Que sont tous les prosateurs du monde à côté de Bossuet, de Pascal, de Montesquieu et de Voltaire? Or, qui dit la prose, dit la forme la moins figurée et la moins concrète, la plus abstraite, la plus pure, la plus transparente; autrement dit, la moins matérielle, la plus libre, la plus commune à tous les hommes, la plus humaine. La prose est la dernière forme de la pensée, ce qu’il y a de plus éloigné de la vague et inactive rêverie, ce qu’il y a de plus près de l’action. (Introduction à l’Histoire Universelle).

Des ponts assez vertigineux sont à établir, et très facilement — d’où le vertige — entre Michelet par lui-même et Roland Barthes par Roland Barthes, entre le premier livre paru et le livre posthume inachevé. Cela m’émeut.

On pourrait chicaner en disant que Le Degré zéro de l’écriture est paru avant Michelet par lui-même. Et contre-chicaner : le travail préparatoire sur le Michelet a précédé le Degré zéro. Les travaux d’approches sur Michelet annoncent le livre inachevé de la fin.

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Pas tant une pensée en lambeaux que des lambeaux de pensée. En cela que celle-ci tend à se dérober au moment où l’on tâche de théoriser le fragment. C’est une des leçons, je crois, de L’Écriture du désastre.

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Je suis un cueilleur. Mon livre sur Albarracin est le résultat d’une cueillette, d’une herborisation au sein de son œuvre. J’ai tâché de faire buissonner mon propos à partir des fragments que j’ai prélevé à son poème. Lecture et cueillette, on le sait, sont étymologiquement très proches.

Beaucoup des livres dont je dispose sont arrivés par hasard entre mes mains. Un hasard déterminé, bien sûr, préparé (comme le piano de John Cage), mais un hasard heureux, qui me fait cueillir, hier, le Michelet de Barthes chez un vendeur de livres d’occasion du quartier de la Krutenau.

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La partie et/est le tout. La somme des parties peut être plus grande que le tout.

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J’aime à citer ce passage de Panégyrique qui relance les enjeux de l’emprunt et de la greffe de citation :

Les citations sont utiles dans les périodes d’ignorance ou de croyances obscurantistes. Les allusions, sans guillemets, à d’autres textes que l’on sait très célèbres, comme on en voit dans la poésie classique chinoise, dans Shakespeare ou dans Lautréamont, doivent être réservées aux temps plus riches en têtes capables de reconnaître la phrase antérieure, et la distance qu’a introduite sa nouvelle application. On risquerait aujourd’hui où l’ironie même n’est plus toujours comprise, de se voir de confiance attribuer la formule, qui d’ailleurs pourrait être aussi hâtivement reproduite en termes erronés.

Il arrive quelquefois que la greffe ne prenne pas : 1) le lecteur ne repérant pas la citation et son détournement (les citations de Marx ou de Hegel dans La Société du spectacle, par exemple) — c’est le cas le moins embêtant; 2) le lecteur dénichant une citation sans guillemets, une citation amalgamée à la prose, et criant alors au pillage, là où ne s’agissait que d’un hommage ou d’une remarque allant de soi. Et l’on doit alors s’excuser de ce que l’autre ne soit pas dans la connivence — c’est une situation pénible et embarrassante.

Cet enjeu culturel est plus vaste que l’on croit, comme en témoigne la formule « t’as la ref? » d’aujourd’hui.

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Les Remarques mêlées de Wittgenstein m’ont aidé à saisir, un peu, les propositions aphoristiques du Tractatus.

Wittgenstein était un lecteur des aphorismes de Karl Kraus. Sans surprise.

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Il faudrait étudier de près les rapports entre aphorisme et fragment. On peut tailler des aphorismes dans la masse d’une œuvre. Cela marche plus ou moins bien; cela dépend de quel marbre est faite l’œuvre. (Voir aussi PPL, 9 : le hérisson qui pourrit.)

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Même si la distinction est parfois ténue, l’aphorisme me semble plus recyclable (plus propre à la parodie ou au détournement) que le fragment. L’aphorisme est un paradigme fermé (formé), le fragment est un paradigme ouvert (plutôt informe). Ils n’ont pas les mêmes rapports à la totalité.

Ce ne sont là que des travaux d’approche. Des approximations quant à un objet toujours fuyant.

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