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Aires d’autoroute

C’est sans surprise, avec cette forme de lassitude qu’on t’a inculquée à force, celle qui empêche l’obscénité du monde de se révéler pleinement, que tu t’aperçois que les aires d’autoroute sont devenues moins accueillantes que naguère. Bien sûr que ces lieux n’ont jamais été pensés autrement que comme des non-lieux (cf. Marc Augé). Des endroits inconfortables — optimisés dans le sens de l’inconfort et, pour tout dire, du malaise — où l’on ne fait que passer et consommer.

Ces aires de repos te fatiguent.

Chercher à revivre l’aventure de Julio Cortázar et Carol Dunlop qui fait l’objet de Les Autonautes de la Cosmoroute (i.e. passer un mois d’été intemporel sur les aires d’autoroute entre Paris et Marseille) relève désormais de l’impossible, ou du strict masochisme. Non seulement on ne s’échappe pas d’un monde aussi unifié que le nôtre, mais les non-lieux de l’hypermodernité sont devenus hostiles, à l’image du mobilier urbain anti-SDF. Mais peut-être sommes-nous réduits à n’être plus que les clochards pas très célestes (on ne nous accorde pas cette chance) d’un ordolibéralisme lisse et sans failles.

On trouve des Starbucks sur les aires d’autoroute. Les machines à café Starbucks attirent les mouches, aussi bien sur les aires d’autoroute françaises que luxembourgeoises. Chez toi, lorsque ta machine à café attire les mouches, tu la nettoies.

Il y a aussi des KFC où l’on se fait fort de servir de « vrais morceaux de poulet entiers cuisinés sur place depuis 1939 », des « Hot wings origine France ». L’abjection est syntaxique autant que gastronomique, vocables et êtres vivants broyés en une infecte bouillie indifférenciée.

Devant cette publicité KFC, tu ne peux t’empêcher de penser au film allégorique d’animation Chicken Run.

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