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Maladie, vacances pluvieuses

La quatrième de couverture du volume premier (il n’y aura, je crois, jamais de volume second) des romans de Pierre Benoit paru en 1994 dans la collection « Bouquins » a été rédigée par Francis Lacassin, l’éditeur scientifique du volume. Et il s’agit à vrai dire de sa seule contribution à cet ouvrage, si l’on excepte la Chronologie et la Bibliographie et un « choix de documents » sans doute indispensables pour les mordus ou les fanas de Pierre Benoit.

Voilà ce que Lacassin écrit : « Il ne se trouve personne qui n’ai lu au moins un de ses livres — maladie, vacances pluvieuses — et n’en ait gardé un souvenir émerveillé. » Je trouve l’incise proprement splendide. Pour le reste, je suis moins convaincu. Ou alors je suis d’un naturel peu émerveillable.

Surtout, que les mordus ou fanas de Pierre Benoit n’hésitent pas à me contacter, pour me déciller quant au génie de l’auteur de L’Atlantide ou de Kœnigsmark. Je serai magnanime.

C’est à Hubert Juin qu’a été laissé l’honneur de préfacer l’ensemble. J’ai toujours tenu en très grande estime les préfaces d’Hubert Juin, dont je connais mal le reste de l’œuvre. C’est par Hubert Juin que j’ai découvert, par exemple, Plupart du temps de Pierre Reverdy. Je repense souvent à cette préface. (Un jour, à Rome, dans une librairie d’occasion, j’ai vu de grandes piles de Plupart du temps, avec la préface d’Hubert Juin, l’édition « NRF/poésie » en 2 volumes, dont le papier est peu foulé, du fait de la manière typographique d’alors.) J’admire aussi Hubert Juin au sujet de Joe Bousquet, qu’il nomme le « veilleur de toutes les nuits du monde ». Eh ! bien, je trouve que, dans sa préface aux œuvres de Pierre Benoit, Hubert Juin peine à donner envie de lire Pierre Benoit. On se demande ce qu’Hubert Juin est allé faire ici. L’histoire littéraire a comme ça des mystères. Il n’empêche, Juin ouvre sa préface avec une remarque très juste :

Rien n’est plus étrange ni plus injuste que le douteux purgatoire dans le sein duquel sont plongés, au lendemain de leur mort, si ce n’est de leur vivant déjà, les auteurs populaires. J’entends par « auteurs populaires » ceux qui obéissent à certaines règles de clarté, qui jouent le jeu, qui bornent leurs ambitions à leur vocation de conteurs, qui séduisent un vaste public.

Jouer le jeu. Les écrivains qui jouent le jeu n’ont jamais été mes préférés. Plutôt les mauvais joueurs, ceux qui crèvent le ballon, engueulent et giflent l’arbitre (se font huer souvent) ou inventent des règles qu’il conviendra de réinventer plus tard. Ou alors ceux qui jouent le jeu jusqu’à devenir de puissants emmerdeurs, comme Gracq par exemple. Et il y a les réglomanes façon Raymond Roussel, mais il s’agit d’une dimension autrement fascinante.

Je dois dire que Pierre Benoit (1886-1962), cet écrivain réservé aux temps de « maladie » et de « vacances pluvieuses », par tout ce qui précisément chez lui me rebute (voir sa page Wikipédia, ou, mieux encore, la chronologie du Monsieur dans le volume « Bouquins »), fera un bon compagnon d’ennui dans l’agitation un peu vaine de notre époque guère enthousiasmante — un, voire plusieurs euphémismes se sont cachés dans cette phrase.

Plus sérieusement, si je m’astreins à jeter un œil, combien circonspect, à Pierre Benoit, c’est pour avoir un aperçu d’une littérature oubliée, passée de mode. (Toujours sur la quatrième de couverture dudit gros livre, le dévoué Lacassin nous apprend que le nom de Pierre Benoit « disparut un temps du Petit Larousse ».) Ce n’est donc pas par simple masochisme que je m’adonne à cette lecture contre-instinctive. C’est ainsi que j’ai relu quelques romans de Jean Giraudoux, un peu de son théâtre, sa Littérature (son essai sur Racine a attiré mon attention), que j’ai mis le nez dans les romans de Kipling, dans la saga des Forsyte de John Galsworthy, dans Chesterbelloc et dans Shaw, dans P.G. Wodehouse également (il ne faut pas négliger de domaine anglais). Je ne dis pas que j’irai jusqu’à relire Gilbert Cesbron (le très-oublié best seller intitulé C’est Mozart qu’on assassine, ou, mieux encore : L’abeille contre la vitre), et, que l’on se rassure, je ne compte pas partir à la découverte de Guy des Cars. J’ai néanmoins devant moi des lectures aussi peu attirantes que Daniel-Rops ou encore le Clochemerle de Gabriel Chevallier, dont je ne suis pas sûr que l’on parle souvent sur Instagram qui désormais tend à faire la pluie et le beau temps en matière culturelle. Seulement, je me suis mis en tête de saisir un certain esprit du temps, de mauvais temps même. De m’imprégner, en somme, d’une ambiance de maladie et de vacances pluvieuses.

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