On ne peut plus dormir tranquille quand on a une fois ouvert les yeux. Souvent cette sentence, ainsi que d’autres, de Pierre Reverdy me revient. Elle est plus belle encore, disposée en carré sur la page. Mais la typographie que j’ai choisie ici, sur WordPress, ne le permet pas.
On ne peut plus dormir tranquille
tranquille quand on a
une fois ouvert les yeux.
Feuilletant l’édition fac-similaire de l’édition originale de La Lucarne ovale, je m’aperçois que ce petit poème n’est pas à proprement parler un carré (Reverdy a d’ailleurs expressément composé des « Carrés » pour Quelques poèmes). Il occupe, tout seul, le milieu de la page, mais a été disposé sous la forme d’un petit paragraphe de trois lignes, avec un alinéa. Je ne reçois pas le même choc à la lecture, selon cette disposition. La typographie de Plupart du temps, en « Poésie/Gallimard » (1969), celle à travers laquelle j’ai découvert Reverdy, continue, elle, de faire son effet en moi. En particulier ce poème qui tient en trois lignes (je n’ose pas parler de « vers » ici). 15 mots à peine, pour 79 signes, espaces comprises.
Reverdy est incontestablement un prose-libriste, même lorsqu’il écrit en vers. Je crois que je préfère les proses libres, parfois très libres, des premiers recueils rassemblés dans Plupart du temps, aux proses de Flaques de verre, pourtant très belles. Et ce, sans doute, pour de mauvaises raisons liées au choc initial que me fit Reverdy, dans cette typographie en particulier. Mais ce sont, peut-être, tous ces motifs strictement conjoncturels, bêtement personnels (et pourquoi « bêtement »?) qu’il faudrait un jour que j’éclaircisse.
Je garde un souvenir très vif également de ma première lecture de Main d’œuvre, toujours dans la collection « Poésie/Gallimard » (2000). Sur la couverture, on voit le visage de Reverdy de profil, dans un bandeau mauve, d’après une photo de Brassaï. Cette photo avait quelque chose d’envoûtant. Je crois ne l’avoir jamais vue, imprimée, ailleurs que sur ce bandeau (je l’ai retrouvée sur internet, et elle est décevante, elle n’a pas la même hauteur — et le mauve joue beaucoup sur l’aura du profil).

Reverdy parle des « Circonstances de la poésie »; il faudrait étudier de près les circonstances de la lecture, ses déterminismes extérieurs, pas tous déterminants en cela que le chemin, le cheminement long, voire très long avec un poète ou un écrivain s’expliquent par des biais personnels (pas forcément bêtes), par l’histoire intime du lecteur ou de la lectrice, tel rayon de soleil au mois de mai rue des Hallebardes à Strasbourg.
Imaginer, en somme, la biographie d’un lecteur, ni plus vraie ni plus fictive qu’une biographie traditionnelle, ou tout du moins ses fragments. Reconstituer le rayon de soleil au mois de mai rue des Hallebardes à Strasbourg, c’était au tout début des années 2000 et tu ne dormais pas tranquille.