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Miscellanées de septembre

En marge d’Albarracin

Je relis, ces derniers jours, Laurent Albarracin, et je m’égare — divagations nécessaires — chez Angelus Silesius, Antonio Porchia et Roberto Juarroz, tous trois bien présents dans la poésie d’Albarracin. Je relis ces poètes pour tâcher de me relire, moi ou, plutôt, de lire ce livre à venir qui n’est plus vraiment moi, de m’assurer que ma lecture d’Albarracin ne relève pas de la simple admiration. De toute manière le livre est fait, existe déjà sur les principales plateformes commerciales (alors qu’il n’est qu’en cours de maquettage).

Me tombent dans les mains (merci Patrick) Point de convergence et L’arc et la lyre d’Octavio Paz. Là, encore, un lien magique opère de manière cohérente (si, si) entre mes lectures. Ces deux ouvrages de Paz ont été traduits par Roger Munier, qui a également traduit Silesius, Porchia ainsi que Juarroz, et Albarracin est un grand lecteur de Munier.

Aux yeux de Paz, la poésie est une « entrée dans l’être ». Soit. J’ai toujours trouvé Paz convaincant, mais je garde néanmoins à l’esprit la formule, très forte, d’Artaud : « quittez les cavernes de l’être », combien plus ouverte.

L’entrée dans l’être me semble effroyable. Témoin, Sein und Zeit. De même que l’invitation radicale d’Artaud demande un courage que je crois sincèrement ne pas avoir.

Ce serait, plutôt, dans les parages de l’être qu’il convient, humblement, de se tenir. Non pas tourner le dos à l’être. Ni s’en obséder. Y travailler, quelquefois distraitement. Et pourquoi pas avec humour et légèreté? C’est bien ce qu’envisage la poésie de Laurent Albarracin.

Réduction quantitative (scientifique) contre transmutation qualitative (dialectique, hégélienne). « Pour la dialectique elle aussi, l’image constitue un scandale et un défi; elle viole les lois de la pensée. » Lorsque Paz parle de l’image, il emporte mon adhésion. Mais il ne m’emmène pas toujours bien loin. Creuser ce en quoi, justement, il ne me satisfait guère. C’est peut-être qu’au fond, sur le fond, nous sommes très d’accord. « Le poème non seulement proclame la coexistence dynamique et nécessaire des contraires, mais leur identité finale. Et cette réconciliation qui n’implique ni réduction ni transmutation de la singularité de chaque terme, est un mur que jusqu’à présent la pensée occidentale s’est refusée à franchir ou à percer. » La lecture d’adhésion est un moment de la critique, mais j’estime ne pas avoir à prolonger mon étude de Paz aujourd’hui.

Juarroz

Roberto Juarroz écrit quelque part que la poésie ne le laisse pas écrire.

Así a veces la poesía no me deja escribir.

On aimerait que davantage de poètes aient ne serait-ce que le commencement du scrupule de ne pas écrire, du fait même de la poésie. Peut-être même, quelquefois, Juarroz en personne.

Aiguiser l’écriture sur l’impossible du poème. Longtemps. Ensuite, on parle.

Stepanova

L’énonciation de Maria Stepanova dans The Art of Disappearing me fait penser à celle de Peter Handke dans Après-midi d’un écrivain.

Gramsci late style

Le Guépard, aux yeux de Giorgio Bassani, est un « poème national », « qui aurait plu à Antonio Gramsci ». Au plan politique, et Edward Saïd ne manque pas de le rappeler, Lampedusa est presque une sorte d’anti-Gramsci et, précise-t-il avec justesse, « Le Guépard est une réponse méridionale à la question du sud, sans synthèse, ni transcendance ou espoir. » (On Late Style, je traduis).

Saïd constate que ce roman tardif a été composé dans une langue limpide, contrairement aux œuvres tardives de Beethoven ou d’Adorno. Ce « paradoxe » soulevé par Saïd a sans doute contribué au succès du roman de Lampedusa. On est tenté d’ajouter qu’il s’agissait, non d’un simple paradoxe, mais, à gauche comme à droite, d’un véritable scandale. C’était le résultat, en somme presque obscène, de la lisibilité d’une œuvre aussi lucide et désespérée que Le Guépard. Pour le dire autrement, l’œuvre tardive de Lampedusa arrive politiquement à point nommé pour diviser l’opinion et susciter le caso Gattorpardo et les controverses liées tant à sa réception qu’à sa seule publication dans l’Italie des années 50.    

Le désert du réel

Commémorations du 11 septembre. Ne pas oublier le 11 septembre 1973, non plus. Est-ce que Žižek en parle dans Welcome to the desert of the real ? Peut-être. Alors même que Žižek enfonce à Venise les portes qu’il a contribué à ouvrir en grand, qu’il cite Gramsci, Marx à la truelle, s’adaptant idéalement à la situation-spectacle d’énonciation à laquelle il se soumet, j’ai re-parcouru ce livre, aux formules stimulantes et foudroyantes, comme celles-ci par exemple :

The first duty of a progressive intellectual (if this term has any meaning left in it today) is not to fight the enemy’s struggles for him.

With such a  »Left », who needs the Right?

On the level of visible material reality, nothing happens, no big explosions; yet the known universe starts to collapse, life disintegrates.

What about bacteriological warfare, what about the prospect of DNA terrorism (developing poisons which will affect only people who share a specific genome)?

Lucioles

Montag, le pompier, brûle des livres, à la première page du roman. « Il avança dans un jaillissement de lucioles. »

Farenheit 451 a brûlé lors du grand incendie de la bibliothèque de Los Angeles en 1986.

Hündlein

Ja, das Hündlein gar, das treue,
Darf die Herren hinbegleiten.

« Oui, le petit chien fidèle aura lui-même
Le droit d’accompagner ses maîtres. »

Ainsi finit le Livre du paradis de Goethe. Il y a quelque chose de touchant, dans ce passage. Mais je ne peux m’empêcher de le lire en résonance avec le quatrain satirique suivant, là encore de Goethe :

Ein Hündchen wird gesucht,
Das weder murrt, noch beißt,
Zerbrochene Gläser frißt
Und Diamanten scheißt.

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