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La Maison hantée (Michèle Audin)

« Sous l’archive le relief s’organise, il faut simplement savoir le lire;
et voir qu’il y a production du sens à cet endroit même
où les vies cognent contre le pouvoir sans l’avoir choisi. »

(Arlette Farge, Le Goût de l’archive)

Lorsqu’on vit à Strasbourg, lire La Maison hantée de Michèle Audin (Minuit, 2025) est un exercice stimulant de superposition de la mémoire et de la fiction. Les noms de lieux, surtout, nous marquent. On tend même à feuilleter le livre en fonction seulement des noms propres qui s’y trouvent. Ce n’est sans doute pas la meilleure manière d’entrer dans ce roman, mais j’ai ainsi pris le parti de laisser scintiller ma lecture à la surface de ce texte, en me laissant, peu à peu, percoler dans ce récit remarquable, où il est question de la rue de l’Ail, de telle librairie au 120 Grand’Rue, de la rue du Temple neuf, de la rue du 22-Novembre, de la rue du Maire Kuss, d’une boutique de jouets qui se trouvait naguère rue de la Mésange, ou des « 100 000 Chaussures » de Grand’Rue.

La poétique du lieu est chez Audin un moteur du récit. La Maison hantée fait d’ailleurs penser à La Vie mode d’emploi, « romans » d’un immeuble fictif, mais qui sait néanmoins tramer la grande histoire dans la fiction. Mieux : la fiction sert de révélateur de la mémoire impossible. Et c’est avec tact, dans une écriture sans apprêts que La Maison hantée, « simplement un roman de la vie quotidienne », prend en charge l’histoire difficile de Strasbourg pendant son annexion par le troisième Reich.

Des témoins des moments dont parle La Maison hantée, il n’y en a plus. Michèle Audin, à travers Delphine, son personnage semi-fictif, questionne l’altérité d’une Alsace qui n’était plus elle-même (le sera-t-elle jamais ?), face à l’Allemand, mais aussi face à la France dite « de l’intérieur ». Partant, eux et nous, vous et nous, mais aussi nous et elles — les pronoms sont habilement questionnés, par un ami espagnol :

Il avait lu un article des Dernières Nouvelles d’Alsace, en ligne bien sûr. Malgré-nous, c’est quand ce sont des hommes. C’est Malgré-elles quand ce sont des femmes. J’avais vu passer ça. Il y a aussi Malgré-eux, qui est le titre d’un supplément du journal. « Nous » est masculin, « elles » est féminin, « eux » est inclusifs. Bizarre grammaire. C’est aussi lui qui m’avait fait remarquer, quand il m’avait donné le livre Recuerda, que le « vous » (de « vous ne pouvez pas comprendre ») était complémentaire (disjoint, m’a-t-il précisé, en bon scientifique) du « nous » de « Malgré-nous ».

Il fallait que le livre soit écrit entre Paris et Strasbourg (avec un éclairage espagnol) pour mieux saisir les paradoxes et complications du destin alsacien. La Maison hantée est le fruit d’un long travail de documentation : Audin fait remonter à la surface un très grand nombre d’archives, pour mieux ancrer un récit qui ne cède pas au régionalisme, et lui conférer sa profondeur aussi intime qu’historique.

Une longue Chronologie des faits relatés dans La Maison hantée figure à la fin de l’ouvrage. Comme dans le grand « romans » de Perec, les événements se succèdent dans une litanie très touchante, où les données brutes de l’histoire croisent le destin des fantômes de la rue Dunat-Diehr, ces inconnus qui sont les protagonistes de La Maison hantée.

L’écriture d’Audin est très sobre et maîtrisée. Pour autant, le récit sait rester touchant. S’il relate habilement une page d’histoire, son intérêt réside dans la manière dont l’archive est traitée, découverte, racontée. On voit à l’œuvre un véritable goût de l’archive, pour reprendre le titre de l’ouvrage fameux d’Arlette Farge. L’historienne qui fabrique un récit fait état de son geste, de sa collecte d’informations en bibliothèque, au hasard des stands des libraires d’occasion de Strasbourg. L’élaboration a lieu pendant la pandémie du Covid, prend acte du début de la guerre en Ukraine, des feux de forêt dans les Landes, mais aussi de la situation sentimentale de la narratrice. L’écriture d’Audin accueille ces éléments du présent, pour les intégrer au roman, tout en évitant les écueils d’une autofiction facile. Très réussi, ce récit du récit n’est pas sans mettre en perspective les conditions mêmes d’une écriture et d’une mémoire étranglées par l’impossible.

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