
Continuer Ulysse
Tu veux faire quoi aujourd’hui? Rachel répond, Je veux continuer Ulysse. C’est dimanche et elle veut prolonger sa lecture du livre de Joyce. Elle en est à la page 416. Dans sa main gauche, il y a déjà un joli paquet de pages. Pas autant, loin de là, que dans la main droite, mais une masse accumulée qui encourage à poursuivre. Elle a entamé le livre il y a quoi? trois semaines, même pas : le 16 juin, pour Bloomsday, en sorte de sacrifier au folklore désormais lié à Joyce.
Le fort volume a morflé. La couverture a pris un coup, le dos accuse des plis, bientôt des cassures, c’est bien. Le livre vit de sa lecture, vit sa vie de livre.
Myopie, vin blanc
Elle a glissé son petit signet quelque part, vers le milieu, de l’épisode des Sirènes, qu’elle apprécie, même si elle avoue se perdre, s’être perdue depuis quelques épisodes déjà. On le serait, perdu, à moins. Il y a trop de personnages, et même de très secondaires, dont on ne saurait dire s’ils sont réellement secondaires dans ce livre foisonnant où tout semble important. Seulement voilà, on ne sait pas où regarder, par où lire. Le traitement joycien de la réalité est égalitaire : tous les personnages sur le même plan, leur description toujours disséminée au fil du texte — on met un temps fou à visualiser correctement Stephen et Bloom, pour ne rien dire de Molly.
Mais peut-être qu’aucun personnage n’est vraiment secondaire dans Ulysse. Cela participe de la densité, de l’épaisse texture de cette soupe romanesque primordiale. À Patsy Dignam, par exemple, le fils de ce Paddy (Patrick) Dignam que l’on enterre ce 16 juin 1904, ne sont dévolus que quelques paragraphes dudit pagineux roman. Pourtant lorsqu’on s’intéresse à ce jeune personnage, tout ou partie d’Ulysse est en mesure de s’éclairer. De Patsy à Rudy (le fils de Bloom), en passant par Hamnet (le fils de Shakespeare), un réseau surprenant de significations, tantôt réaliste tantôt symbolique (souvent les deux à la fois), a été soigneusement tissé par Joyce, cela tu l’as déjà remarqué et même écrit dans un article qui a exigé de toi beaucoup de temps, cellezéceux que cela intéresse devraient pouvoir trouver facilement, tu es toujours étonné par la cohérence de Joyce dans les détails de sa fiction vraie.
Joyce était myope, proverbialement myope. Cette manière de ne pas brosser, mais toujours avec minutie, le portrait de ses personnages semble, tu en as la certitude, résulter de cette vue basse (c’est bien sûr indémontrable, à ce compte-là, Stendhal serait hypermétrope); cette manière dont le réel est scruté davantage que vu dans Ulysse, souvent de très près, de trop près peut-être, est bien le résultat de la myopie de Joyce, tu en en es persuadé, de même que le vin blanc plus qu’aucun autre alcool constitue le véritable carburant de cette écriture nerveuse et acérée — un buveur de rouge écrirait autrement, le blanc, c’est de l’électricité, et cela aussi Joyce le dit — la prédilection de Joyce allait au Fendant de Sion, un vin valaisan somme toute pas renversant, qu’il comparait au pipi d’une archiduchesse, on est poète ou on ne l’est pas.
Elle lit Ulysse dans la traduction de 1929, dans l’édition folio sans notes et tu penses que découvrir cet impossible roman sans notes est, à ce jour où il est devenu difficile de se procurer le livre sans sa masse pharamineuse de gloses pas toujours éclairantes, de commentaires pas toujours indispensables, de plans et autres schémas dont certains émanent de Joyce himself (quel statut conférer à ces documents ?); découvrir ainsi Ulysse est la plus jolie manière, et peu importe au fond la traduction pourvu qu’il ne s’agisse pas de celle qui vient de paraître aux Belles Lettres, passons.
Le petit juif, funnybone
Tu as hâte qu’elle découvre l’épisode du Cyclope avec sa drolatique grandiloquence, mais tu essaies de ne pas trop lui dire de quoi il retourne, de toute manière elle est assez grande pour trouver son chemin toute seule, savourer les énigmes propres à ce texte infini, elle n’a pas besoin que tu viennes tout stabiloter avec ton savoir savantasse sur Joyce.
Tiens, l’autre jour elle s’amusait de retrouver l’expression « le petit juif » (pour lorsqu’on se cogne le coude) dans le roman, et tu n’avais, toi, pas fait attention à ce détail évidemment hyper-signifiant dans l’économie du roman, et tu te demandes comment on dit (tu ne t’en souviens présentement plus, mais tu te rappelles avoir appris cet expression, tu ne penses pas que cela ait trait au judaïque), en anglais, a fortiori comment Joyce, lui, l’écrit, ou bien est-ce une trouvaille du traducteur (un petit coup de CTRL+F dans le texte et tu t’aperçois qu’il y a bien un « little jewy », mais c’est dans l’épisode 12, et Rachel n’en est pas encore là) ?
Funny bone, Joyce l’orthographie comme à son habitude dans ces cas-là, en un mot. Funnybone, à l’épisode huitième, lorsque Mrs Breen discute avec Bloom. Celui-ci attrape gentiment celle-là par le petit juif pour qu’elle laisse passer Cashel Boyle O’Connor Fitzmaurice Tisdall Farrell, un excentrique alors fameux à Dublin. Et on pourrait aller fort loin à partir de ce personnage, là encore secondaire. Dans la traduction de 2004, on a maintenu « petit juif », et dans la traduction de 2026, on a « l’os du coude » — c’est plus fort que toi, tu es allé vérifier.
Scansion, lire plus d’une fois
Rachel lit plus vite que je ne lisais Ulysse. Je lui fais gagner un peu de temps, en lui signalant qu’il est une scansion propre à ce texte (18 chapitres ou épisodes, répartis en trois sections (3, 12, 3)). Lorsque je découvris ce roman, je n’avais pas ce rythme (au sens architectural) à l’esprit. Je lisais comme un con. J’avais bien entendu lu un peu au sujet des correspondances homériques — dans Axis, une encyclopédie très généraliste. Mais dans l’édition dont je disposais, les chapitres n’étaient pas matérialisés. Et je ne disposais pas d’internet. Désormais, n’importe quel bookstagrammeureuse est en mesure d’en savoir davantage, en parcourant distraitement sur son téléphone de poche la page Wikipédia de Joyce que je n’en savais alors moi, sur la structure de l’imbittable roman.
Savoir qu’il convient de doser l’effort de lecture est le seul moyen de mener une première lecture d’Ulysse assez loin. La Télémachie (les trois premiers chapitres) est souvent assez pénible à lire. C’est à partir de l’épisode de Calypso que l’on entre idéalement dans Ulysse. Mais du confort bourgeois de lecture, Joyce a l’art de se contrefoutre vraiment. Il nous met, d’emblée, cette tête à claques largement autobiographique de Stephen dans les pattes, sa morsure de l’ensoi, etc. Décidément un roman ni fait ni à faire. (Lowry aussi, dans le Volcan, commence avec un chapitre très abrupt.)
Doser l’effort, et ne pas oublier de s’hydrater, de faire des pauses, d’aller manger à l’Indien d’en-face, de penser à autre chose, même si, lisant Ulysse, on ne va pas se raconter d’histoires, même si, lisant Ulysse, on ne pense qu’à Ulysse, au « petit juif » si bien trouvé, à Rudy qui apparaît très tristement dans la conscience de Bloom, aux deux mouches collées l’une à l’autre dans les Lestrygons, etc.
On atteint généralement une sorte de vitesse de croisière dans les chapitres consacrés à Bloom (4 à 8 disons, 9 étant plutôt très dur, de prime abord). Rachel a lu deux chapitres presque d’une seule traite, à savoir les Lotophages et Hadès, sans faire très attention à la scansion en épisodes. Bien sûr elle a trébuché sur Éole, épisode 7. Je crois que c’est à ce moment, vers le chapitre septième donc, qu’elle a commencé méthodiquement et très consciencieusement de relire ce qu’elle avait déjà lu ou cru avoir lu.
« Charybde et Scylla », épisode 9 est un épisode pénible : il s’agit il est vrai d’un concentré de pédanterie. Ce n’est qu’à la relecture qu’on commence de saisir les enjeux de cette portion du roman. Heureusement, le chapitre suivant est beaucoup plus plaisant à lire, encore que conçu comme quelque chose de réellement déroutant : 18 sections reprenant les 18 chapitres d’Ulysse, auxquelles on aurait ajouté une sorte de coda. Tout est dans l’enchevêtrement de tout, mais c’est un enchevêtrement concerté déconcertant, on s’en rend compte lorsqu’on suit le cortège du Viceroi à travers Dublin.
Revenir sur le texte, donc. D’où la remarque très juste de Rachel : on ne lit pas Ulysse une seule fois. L’avoir lu, du début à la fin, c’est déjà l’avoir relu, l’avoir lu au moins deux fois, être revenu plusieurs fois sur ses pas en tous cas.