L’idée, au cœur de tout, qui consiste à vouloir passer de l’autre côté, pour accéder au Grand Rêve, sans trop savoir en quoi consiste ce lieu autre. L’accès ne peut s’ouvrir que par un jeu de langage — processus non nécessairement lié à de l’écriture.
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Un lapsus essentiel — à mieux dire, primordial — qui serait comme la première chiquenaude (terme roussellien…) sur le premier domino, promesse d’une catastrophe du sens, selon laquelle tout s’effondre, ou finira par s’effondrer, jusqu’au dernier domino du monde. Accroc dans le tissu des mots-et-des-choses par où le monde file comme un bas.
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Non nécessairement lié à de l’écriture, mais celle-ci reste un support plutôt adéquat pour recueillir certaines impressions et les transposer dans le cahier Fabriano bleu nuit dont tu as fait l’acquisition à Bologne, en avril dernier, à la faveur d’une de tes fugues. Celles-ci sont de plus en plus fréquentes, et longues — au point que tu songes à une installation durable dans ce pays, mais non à Bologne, dans cette autre Italie qu’est la Sicile.
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Tu écris presque sans but, la destination de ce geste te dépasse. Mais qu’importe ? Tu as pris le parti de ne plus guère t’en préoccuper. Ne te soucie plus du reste — no more turn aside and brood.
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Palerme et Lisbonne sont à la même distance, ou très peu s’en faut, de l’Équateur. 38ème parallèle Nord. Ce qui peut expliquer qu’on ne départage que difficilement ces deux villes pour ce qui est de la qualité de leurs pâtisseries. Le cannolu te semble égal au pastel de nata. Mais c’est la sfogliatella de Naples qui l’emporte, de peu.
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Peut-être que l’idée d’écrire un roman ne te convient pas tout à fait. Tu ne parviens pas à cette hauteur-là, tu cherches ailleurs, parallèlement au récit. Tu te souviens de ces mots si beaux, si justes de Joël dans son livre : « L’autobiographie peut alors se fondre organiquement dans la culture et la culture dans l’autobiographie, les idées générales se marier à quelques impressions profondes. » Ils te donnent bien du courage dans ton aventure.
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Les délinéaments du Grand Rêve correspondent-ils seulement à quelque chose qui soit de l’ordre du langage, qui passe par les mots ? Le vieux Sogol écrit des choses curieuses dans ses carnets, au sujet d’un « règne esthétique » — il a de ces expressions, tu n’y souscris pas forcément, ou alors cum grano salis — dans lequel les signes exhiberaient prioritairement la manière dont l’écriture ne communique rien d’autre que « sa propre non-communicabilité ». Lee Marvin (qui ne parlait pas le japonais) et Toshirō Mifune (qui ne parlait pas l’anglais) avaient l’habitude de discuter des heures entières au téléphone sans la moindre idée de ce que disait l’autre.
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Les esquilles de fiction ici éparpillées plutôt que rassemblées sont là pour signaler non la résurgence du Grand Rêve, mais sa simple possibilité. C’est pour toi déjà beaucoup, infichu que tu es de rejouer, Dieu merci, le roman de la conscience malheureuse jusqu’au bout.
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La Sicile n’appartient pas, pour l’essentiel, à la même plaque tectonique que l’Europe. C’est ici l’Afrique. Tes fragments sont, à la lettre, des Nouvelles Impressions d’Afrique.
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Des documents, sortes de vignettes où l’on croise des personnages qui ne sont pas toujours réels — créatures familières du Grand Rêve.
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Ton délire est communicatif. Pascal a traîné Marie et leurs enfants dans le hall du Grande Albergo. Tu es quant à toi devenu presque un habitué du café de l’hôtel, le bien nommé Mirror où tu retrouves Sofia qui te sert des cocktails extravagants, du gin de l’Etna.
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Ce n’est pas là une énième tentative de récapitulation juste avant la catastrophe. Tout l’inverse : une dissémination, et à dessein sans grand ordre.
These fragments I have shored against my ruins
Pour autant, tâcher de rester à fleur de choses sans pour autant épiphaniser à tout vent.
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Tu n’as plus l’audace d’écrire à titre posthume. Ce « faute de mieux » dont il est question dans Comment j’ai écrit certains de mes livres, tu n’en as pas envie, bien que tu aimes à répéter que, selon Sogol, l’écriture est asymptote à la mort.
C’est ici et maintenant que cela se joue désormais. Une autre histoire, la même après tout.
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Ces fragments du Grand Rêve ne sont pas sans ressembler à ce que Walter Benjamin nommait Denkbilder. Et il te semble que la somme toujours incomplète de ces images de pensée est plus grande que l’ensemble dont elles sont extraites — une totalité fragile et instable, nommée la vie, n’ayant pas de bords. Ce paradoxe facile te convient. Il t’aide à mieux rêver la ville de Palerme, ici et maintenant. Il te maintient, plus généralement, dans l’ordre des choses, te rend la vie vivable, alors même que, tel qu’il se présente à toi, le monde te lasse ou te répugne.
Ainsi as-tu pris longtemps, hier, à choisir, à soupeser deux ou trois gravats pris dans une de ces bennes de chantier que l’on trouve partout ici. Ces morceaux de mur, images du présent ouvrage lui-même en chantier ou en voie d’éboulement, tu les as gardés par devers toi — fragments de Palerme pris à la benne du hasard. Comme les enfants ramassent et collectionnent les cailloux, les bouts de bois. Jean-Pierre Le Goff, le poète, non le sociologue, le rappelle avec justesse : le bâton est un « petit morceau » de la forêt.
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Approche a-littéraire, qui n’édifie pas, mais qui ruine. John Cage disait un jour qu’il convient de fabriquer des Vénus de Milo déjà cassées. Tu t’astreins, précisément, à maintenir un équilibre dans l’entassement de tes images brisées.
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Tu vois en l’écriture une pratique vivante, laquelle, s’opposant assez catégoriquement à toute forme d’édification (des ruines, un travail du négatif plutôt), favorise la rêverie, un mouvement sans mobile identifiable — quelque chose qui ne s’appréhende ou se théorise qu’avec maladresse. Tu t’affaires à reconstituer un puzzle sans modèle ni bords, dont beaucoup de pièces manquent. Charge à toi de t’emparer de quelques solutions imaginaires en vue d’accomplir cette tâche plus subtile que réellement ardue.
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Parti à la recherche du fantôme de Raymond Roussel, tu as découvert le charme un peu rude de Palerme. Mais c’est à Syracuse où des chats faméliques l’accompagnaient partout que tu as rencontré le professeur Leblanc, dans une tenue terriblement débraillée. C’était il y a quelques années déjà. Depuis, les ruelles de Palerme, celles d’Ortygie aussi bien, te sont devenues familières, tout en ayant conservé la dureté de leur mystère. Le Grand Rêve s’est imprimé en toi, ici, en Sicile. Pendant ce temps-là, le vieux Sogol a quitté le passage des Patriarches, pour s’installer impasse des Guides, dans une modeste case à Bourbon. Il vaticine à des milliers de kilomètres d’ici, de l’autre côté du monde, en-dessous du Volcan où il vit en misouk. Mais c’est une autre histoire.