
Traîner, trascinare, schleppen
Au troisième épisode de Ulysses, Stephen Dedalus observe une femme qui porte un fardeau sur la grève de Sandymount.
She trudges, schlepps, trains, drags, trascines her load.
Pour davantage d’expressivité, les synonymes se suivent (trudge, train, drag), en passant par l’allemand (schleppen) et l’italien (trascinare) anglicisés. Dans Molloy, Beckett s’en souviendra : « Une nuit que je me trascinais chez elle. » L’emprunt de « trasciner » à Joyce n’a pas échappé à la critique. Très tôt, Jean-Jacques Mayoux notait : « Il est impensable que son adaptation [à Beckett] du mot italien soit indépendante du souvenir ou de la réminiscence de Joyce ». Dans la version anglaise de Molloy que l’on doit à Beckett, l’italianisme a cependant disparu : « I was crawling towards her ».
Deasil/dextrorsum
L’adverbe « deasil » (on verra sous peu qu’il connaît au moins une autre orthographe) est typiquement irlandais, et signifie : « dans le sens des aiguilles d’une montre ». Beckett l’emploie dans un de ses textes courts intitulés Fizzles (le recueil paru chez Grove Press correspond à peu près au recueil Pour finir encore et autres foirades de chez Minuit). Beckett aurait pu employer « clockwise », mais il opte pour « deasil ».

La foirade qui nous intéresse (« Fizzle 7 ») a été composée directement en anglais en 1972-73. Elle s’intitule « Still » et a été traduite par Beckett sous le titre « Immobile ». Voici :
The right hand slowly opening leaves the armrest taking with it the whole forearm complete with elbow and slowly rises opening further as it goes and turning a little deasil til midway to the head it hesitates and hangs half open trembling in mid air. (je souligne).
Et en français :
Le poing droit s’ouvrant lentement lâche l’accoudoir entraînant tout l’avant-bras y compris le coude et lentement s’élève s’ouvrant toujours davantage et tournant dextrorsum jusqu’à ce qu’à mi-chemin de la tête il hésite mi-ouvert tremblant en suspens dans l’air. (je souligne)
Lorsqu’il se traduit en français, Beckett emploie le latin, un adverbe latin entré dans la langue technique ou didactique (le TLFi donne l’exemple d’une tige volubile dextrorsum en horticulture) pour trouver l’équivalent de cet adverbe pris au dialecte anglo-irlandais.
Mais « deasil » peut aussi s’apparenter à un souvenir de lecture. Le mot apparaît, sous une autre orthographe (« deshil »), au chapitre 14 de Ulysses, « Oxen of the Sun », dont voici l’ouverture passablement cryptique :
Deshil Holles Eamus. Deshil Holles Eamus. Deshil Holles Eamus.
Ce détail a été remarqué par Richard Ellmann dans l’article sur Beckett repris dans Three Dubliners.
Latin quarter hat
Toujours dans « Samuel Beckett : Nayman of Noland », Ellmann dévoile un des arrière-plans du dramaticule Ohio Impromptu. Ce fut, quant à moi, dans la biographie de Knowlson que j’ai pris connaissance de cela. Or Ellmann, avant Knowlson, avait mené des entretiens avec Beckett. La clef, donc, la voici : Ohio Impromptu prend acte des promenades de Beckett et de Joyce sur l’Île des Cygnes. Et je ne révèle pas grand-chose, puisque tout internet était déjà au courant.
L’affaire touche là encore à un motif présent dans Ulysses. L’Impromptu évoque un « old world Latin quarter hat », lequel me semble faire signe au chapeau du quartier latin de Stephen (« Latin quarter hat », voir « Proteus »).

Sur cette photo, Joyce est à Paris. Nous sommes en décembre 1902. On croirait l’effigie d’un saint. Mais la posture est aussi bien celle du poète maudit, sensible aux derniers feux du symbolisme. J’estime que c’est une image assez fidèle de Stephen Dedalus. Dans quelques mois à peine, Joyce sera de retour à Dublin.
Joyce fit tirer cette photographie en format carte postale. Il envoya cette carte, sur laquelle il recopia un poème de son cru à sa famille, à John Francis Byrne (le modèle du personnage de Cranly), ainsi qu’à W. B. Yeats, qui ne fut pas convaincu par ce poème aux accent éminemment verlainiens, tout juste s’il trouve un peu de charme à la deuxième strophe. Passons.
Dans Ohio Impromptu (Impromptu d’Ohio, si l’on préfère), je ne pense pas que le chapeau du quartier latin soit celui de Joyce lors de ses promenades avec Beckett sur l’Île des Cygnes. Joyce portait d’autres chapeaux à l’époque où il fréquentait Beckett, plus chics, moins bohèmes. Les photographies en témoignent.
Dans Impromptu d’Ohio, Beckett traduit « old world Latin quarter hat » par « un grand chapeau de rapin par temps de jadis ». Cela nous éloigne du texte de Joyce, mais nous rapproche de Joyce en jeune homme, du Joyce de jadis. Car, on le voit sur la photo de l’artiste en jeune symboliste parisien, c’est bien d’un grand chapeau de rapin, de peintre amateur d’antan, dont est alors affublé Stephen/Joyce. Dans la didascalie d’Ohio Impromptu, il est question d’un « black wide-brimmed hat ». C’est une description assez vague qui peut bien correspondre à ce chapeau mou sur la tête du jeune Joyce. (Beckett traduit par « un grand feutre aux larges bords ».)
Je veux croire que l’image de Joyce sur la carte postale, reproduite notamment dans le second volume des lettres de Joyce, s’est interposée dans son souvenir de Joyce. En tout cas, textuellement, c’est ainsi que cela me semble fonctionner : le « Latin quarter hat » dans Ohio Impromptu est bien celui de Stephen dans Ulysses.
Jour après jour on le voyait arpenter à pas lents l’îlet. Heure après heure. Revêtu par tous les temps de son long manteau noir et coiffé d’un grand chapeau de rapin du temps jadis. À la pointe il s’attardait toujours pour contempler l’eau qui s’éloignait. Comme en de joyeux remous, les deux bras confluaient et refluaient unis. Puis à pas lents s’en retournait. (Impromptu d’Ohio)
Il contemplait l’eau qui refluait. Comment ne pas penser au poème inspiré de Verlaine que Joyce envoya à Dublin ?
All day I hear the noise of waters
Making moan,
Sad as the sea-bird whean going
Forth alone
He hears the winds cry to the waters’
Monotone.
The grey winds, the cold winds are blowing
Where I go;
I hear the noise of many waters
Far below,
All day, all night I hear them flowing
To and fro.

Un autre écho de Ulysses dans l’Impromptu pourrait être, à la toute fin, cette fenêtre d’où nulle aube, aucun bruit ne vient. « De la rue nul bruit de résurrection. »; « From the street no sound from reawakening. » Dans le deuxième épisode (« Nestor »), il est question de Dieu, de sa manifestation.
— C’est ça Dieu.
Hourra ! Ouèèèè ! Youpiiiii !
— Quoi donc? demanda M. Deasy.
— Un grand cri dans la rue, répondit Stephen en haussant les épaules. (Ulysse, trad. 2004).