Valise de chez Primark
Dernier coup d’œil à l’archive avant d’aller fermer la valise et de partir, bien en avance, pour prendre l’avion. Bien en avance, parce qu’en veille de Ferragosto, alors que l’Etna est en éruption et que l’aéroport de Catane est à l’arrêt, rien ne peut bien se dérouler en Sicile où tout brinquebale toujours sur une ligne vaguement tangente au raisonnable. Entropie, donc, calmement déchaînée sous un soleil de plomb.
Une roulette de la valise achetée pour rien à Primark montre déjà des signes de fatigue au sortir du palais, elle va commencer à vraiment me ralentir au milieu du corso Vittorio Emmanuele, seule voie à peu près carrossable de la bonne ville de Palerme. Qu’elle me tienne, cette roulette, jusqu’à la montée dans la navette, via Roma, et j’estimerai avoir fait un excellent achat à Primark. À condition bien sûr que la valise ne s’éventre pas à l’aéroport : la fermeture éclair semble peu faite pour vraiment maintenir fermée une si grosse et si pleine valise.
Du Nostos
Partir retrouver Palerme, quitter Palerme et rentrer chez soi. Ce ne sont plus là des départs ou des retours. Tout juste des déplacements, des glissements dans la lecture, des trajets à la surface, une oscillation du pareil au même, entre ma bibliothèque et celle de Lampedusa. Car j’en suis à lire les livres qu’il lisait. Graham Greene, Hilaire Belloc et tant d’autres. Quelquefois, je parviens à me procurer les ouvrages dont disposait le Prince, dans la même édition que lui. Il y a une sorte de folie, d’évidente impossibilité à vouloir recréer le geste de lecture qui fut le sien. Sur son écriture, on sait beaucoup. On s’est même intéressé, déjà, à sa graphie, de manière très sérieuse. Mais quant à sa manière de lire —
Reterritorialisation du sens, reconstruction aussi factice que factuelle de ce geste qui consiste à lire. Philologie nécessairement imaginative où entre en jeu une sorte de fiction, de modélisation fictive à force d’hypothèses. Déterritorialisation, en somme.
Rimbaud : « On ne part pas. »
Joyce :
Qu’est-ce qui rendait irrationnel un pareil retour?
Une décevante équation entre un exode et un retour dans le temps à travers l’espace réversible et un exode et retour dans l’espace à travers le temps non réversible.
Ulysse (lire la lecture, 3)
Rachel a terminé de lire Ulysse. Cette proposition, « Terminer Ulysse« , n’a au fond pas de sens. Ce sont, plutôt, des lectures lentes, qui infusent en nous. C’est Ulysse qui a raison de nous, et qui nous inachève en ouvrant le monde.
Rachel est revenue plusieurs fois sur ses pas, comprenant que la constante récapitulation joycienne est une façon de travailler le devenir du roman, de l’écriture, de la lecture. Deux mois pour lire Ulysse, ce n’est rien. Surtout pour le lire bien. Entendre : lire ce roman sans s’appesantir sur l’intertextualité, les correspondances, la littérarité du binz. Sans snobisme aucun. Surtout, sans se résoudre au paresseux constat d’illisibilité, récapituler sans cesse tout en avançant, en prenant des notes, en s’enfonçant joyeusement dans la lecture. Molly est là à la fin pour nous récompenser de nos efforts.
Rachel pousse le vice jusqu’à vouloir lire la biographie de Nora Joyce maintenant.
History of United States Naval Operations in World War II
Je lis le troisième volume de History of United States Naval Operations in World War II, à la recherche de détails sur les bombardements de Palerme, la fameuse opération Husky. Je n’y trouve rien de très instructif. L’amiral Samuel Eliot Morrison, à la page 60, évoque les nombreux palais qui furent endommagés ou détruits, explique que nombre de civils furent ensevelis sous leur habitation. Le paragraphe suivant signale le peu de charme des villes siciliennes, leurs tuiles grises, les rues étroites et pavées où, porteurs de très lourds fardeaux, des ânes et des mules se faufilent paresseusement. Couleur locale, lointaine commisération dans la prose du yankee. Ou alors n’est-ce ai fond que du mépris. J’ai toujours à l’esprit, cette remarque belle et hélas toujours d’actualité que l’on trouve dans Arcane 17 : « La liberté n’est pas, comme la libération, la lutte contre la maladie, elle est la santé. La libération peut faire croire à un rétablissement de la santé alors qu’elle ne marque qu’une rémission de la maladie, que la disparition de son symptôme le plus manifeste, le plus alarmant. La liberté, elle, échappe à toute contingence. »
Vaisseaux fantômes

Ces vaisseaux fantômes de la seconde guerre mondiale qui remontent à la surface, retour du refoulé à la faveur du réchauffement climatique, ont quelque chose d’outré, de grotesque. Ils font craquer quelque chose dans l’ordre de la représentation, de la mémoire. Comme si toute forme de métaphore, la consolation que peut procurer une image, était à jamais en panne désormais.
Soupault, Lautréamont
Parcouru le Lautréamont de Soupault, que je trouve rudement bien écrit, encore que très hagiographique.
11, 111
Albarracin, sur le bao, évoque les « 11 livres [d’Antoine Volodine] à paraître simultanément chez 11 éditeurs différents, venant clore une œuvre magistrale et fascinante ». 2026 sera donc l’année du 11, et même du 111 pour Albarracin.
Retour
Valise pleine de livres égarée. Il est tard dans le petit aéroport.
Je ne suis pas le seul dans ce cas. On nous fait remplir des papiers. Une gamine pleure, sa valise n’est pas arrivée non plus sur le tapis roulant.
Je pense à ces quelques livres un peu rares chinés à Palerme, au cadeau pour Rachel, aux trois paquets de busiate alla trapanese, et à cette cravate à laquelle je tenais tant — tout cela delayed. Pas perdu, pas encore perdu. Simplement en retard.
Je ne prends pas encore la mesure de la perte du retard. J’écris, je travaille en n’essayant de n’y pas trop penser. Je veux consulter tel livre de Francesco Orlando au sujet d’un micro-détail sur l’année 1955 à Palerme, pour m’apercevoir qu’il se trouve dans la valise. Même sensation en 2014, lorsque l’ensemble de l’œuvre de Raymond Roussel, ainsi que le PC où il y avait, non sauvegardée bien sûr, la thèse en cours, avait été momentanément perdus — valise égarée quelque part entre Rome et Malte. Une sorte de boule au ventre. Mais on tâche de faire confiance au monde, une grosse valise de 50 par 80 avec à l’intérieur des cahiers remplis de trucs importants, de beaux livres de la Sellerio, trois paquets de pâtes et le cadeau pour Rachel ne peut pas disparaître comme ça. Allons, allons.