
Cabaret Vert, 21 heures 45. Nick Cave raboule de nulle part, pile à l’heure et comme une brute avec « Get Ready For Love ». Il enchaîne sans attendre sur le morceau que tout le monde attend et il le sait, « From Her To Eternity ». Il n’est pas long à se mêler aux spectateurs du premier rang, des premiers rangs même. Il empoigne des mains, on commence déjà à le porter. C’est devenu une figure imposée dans ses concerts : il se tient sur son public, et chante impeccablement.
Le morceau a une très belle intensité. Cave chante, murmure, beugle, grogne, passe d’un bout à l’autre de la scène, cherche son public. Il nous regarde avec ses yeux ronds, on dirait des billes de verre enfoncées profond dans sa tête. Il nous fait des signes. On comprend immédiatement que cet exorcisme est aussi une demande d’amour. Il se tiendra, pour l’essentiel du concert — un peu plus de deux heures trente — tout près de nous, n’hésitant pas, comment non ? à descendre dans la fosse.
Très vite, on ravale ce qu’on a pu dire et penser, comme quoi Nick Cave s’encroûte dans une sorte de mauvais Leonard Cohen confit dans une sauce gospel fadasse. On a vu, bien sûr, passer sur les réseaux des vidéos de cette tournée, et on a trouvé cela un peu mièvre, comme si Cave faisait des reprises émoussées de ses propres morceaux. Nous, hein, on est des vrais, on aime bien Birthday Party, les premiers albums des Bad Seeds. Le reste, on trouve ça mou.
Or, pas du tout. Un morceau récent comme « Joy » (2024), par exemple, trouve son sens et sa profondeur ce soir en live. Parce que Nick Cave profère plus qu’il ne chante. C’est particulièrement sensible dans l’alternance des morceaux de différentes époques. Il pratique une sorte de psychanalyse, la sienne, et un peu la nôtre, à ciel ouvert. Le public en ressort forcément chargé, et cela reste, plusieurs jours après. Mais il faut bien admettre que c’est précisément au ciel que Nick Cave s’adresse. Quand il est au piano, c’est particulièrement évident. Il regarde en l’air. Dieu sait où.
I jumped up like a rabbit and fell down to my knees
Ce vers trivial, humble et beau résume au fond l’essentiel de Nick Cave pour qui le mot de religion n’est pas un vain mot. Nick Cave qui n’a pas besoin d’une quelconque théorie de la religion (Bataille) pour prêcher, pour, dans son impeccable costume trois-pièces, pratiquer une liturgie cousue de fil blanc, et vociférer comme un beau diable.
Tout petit regret, Warren Ellis a semblé un peu effacé derrière l’increvable frontman — le terme est particulièrement adapté. Encore que Warren a réussi à balancer son archet à deux reprises dans le public. Cave lui a demandé de s’excuser, et en français. Oui, oui, fucking France, comme a répété Cave justement. Mais Cave a une allure de gentleman, de banquier inquiétant issu d’une City fantomatique. Il spécule sur Dieu et sur l’effroi et il n’oublie pas de cracher par terre, pour faire bonne figure, avant de marteler le piano. Ou encore, d’humeur joueuse, il prend la casquette d’un type (« your silly hat « ) pour la poser sur sa tête à lui. Non content de fabriquer du sacré à tour de bras, Nick Cave sait, Dieu merci, ne pas se prendre au sérieux.