
Il faut s’imaginer un livre au format de poche, mais très épais, que l’on peut faire tenir debout tout seul. 1 135 pages dans l’édition folio, celle où tu découvris ce roman à la toute fin du siècle dernier. Ce fut un prof de phonétique assez digressif qui t’en parla, lors de ces nombreux apartés qu’il faisait, pipe au bec. Ce natif du Yorkshire pouvait garder la pipe quand il parlait anglais, et non lorsqu’il parlait français, cela l’amusait et il vous avait fait plancher à ce sujet, comment se fait-il que la pipe au bec d’un locuteur anglais ne tombe pas lorsqu’il cause, tandis que, chez le locuteur français, la pipe est beaucoup plus prompte à se casser la figure ? Un certain nombre de traits articulatoires expliquent ce phénomène, mais le phonéticien était engagé sur Ulysses de Joyce, dont il parlait avec une révérence quelque peu teintée d’ironie, Ah bon? vous n’avez pas lu Ulysses? C’est ce même professeur qui vous apprit ce qu’était un paradigme, en passant par Dylan Thomas, comme quoi la poésie peut servir à quelque chose, pour peu que l’on s’intéresse à la notion de paradigme, le même qui vous fit transcrire en phonétique le Jabberwocky de Lewis Carroll, et tu crois au fond te situer dans un paradigme proche du sien, j’avais écrit paradogme, l’i étant sur le clavier proche de l’o.
C’était un autre temps. Notre démocratie montrait d’évidents signes de fatigue, mais cela te semblait tenir dans l’ensemble (aujourd’hui…?), Sylvain Tesson avait déjà publié deux ou trois livres, Beigbeder était amusant, la tempête de 1999 avait secoué tout le monde, il y avait de l’eschatologie millénariste dans l’air, Sollers retraversait la Divine Comédie (tu te souviens avoir lu ce livre de Sollers, qui te fit grande impression alors (aujourd’hui beaucoup mois), un an, deux ans après avoir découvert Ulysse), les profs de phonétique gardaient en classe leur pipe au bec, et on ne connaissait guère internet, tu avais glané quelques informations au sujet de Joyce dans l’encyclopédie Axis et c’était à peu près tout. On vous avait conseillé de lire un peu de David Crystal, pour vous débourrer, bourrins que vous étiez en linguistique, et cette lecture effectivement t’ouvrit l’esprit en grand, c’était de l’excellente vulgarisation, un appel d’air, exactement ce dont tu avais besoin alors, et il était question, si tu t’en souviens bien, là encore de Joyce, de Ulysses, avec un s ou plutôt trois, dans les pages de Crystal, sans doute son Linguistics, qu’on vous avait données à lire (c’est peut-être dans Crystal que tu as entendu parler pour la première fois de Roland Barthes, dans le dossier photocopié relié par une agrafe qu’on vous avait passé, pour votre édification, pour votre culture générale, il y avait une petite photographie de Barthes, mal reproduite, et il ressemblait, curieusement, à un cosmonaute), et la crystallisation donc se fit.
Et Rachel découvre Ulysse dans cette édition précisément. Il s’en est passé des choses depuis le début de cette lecture, il y a un petit mois et demi. Elle est arrivée à l’épisode 15. Hier après-midi, elle a essentiellement relu des passages de cet épisode intitulé « Circé ». Hier soir, elle a poursuivi tandis que tu parcourais rêveusement une vieille édition Garnier Flammarion de Huysmans trouvée dans une boîte à livres, et est arrivée bien au-delà de la page 750. Le chameau qui fait un clin d’œil, à la page 682 l’a beaucoup fait rire. Incroyable apparition, c’est vrai, de Molly en dame orientale, quelque chose de la Kuchuk Hanem de Flaubert, « Ses opulentes rondeurs gonflent ses pantalons écarlates et sa veste lamée d’or. Une ample écharpe jaune la ceinture. Un yashmak blanc que la nuit violace couvre son visage, ne laissant voir que ses grands yeux noirs et sa toison d’ébène. » Le savon qui parle, page 683, est lui aussi très cocasse. Rachel est dans l’antre de Circé où maquerelles, soldats, sergents de ville, loqueteux et autres pouffiasses, ce sont les termes exacts de la traduction de 1929, apparaissent à la faveur des hallucinations et de la magie de cet épisode qui est un drôle de mélange entre La Tentation de saint Antoine et Venus im Pelz, agrémenté de canaillerie shakespearienne loufoque libidineuse potache grotesque grand-guignolesque, et elle ne lâche pas le gros livre un peu lourd graveleux pénible opaque hâbleur prétentieux mais c’est vraiment très drôle, Paddy Dignam bouffé par un chien ! Paddy Dignam ou plutôt ses restes, car il a été enterré dans la matinée, a été dévoré par un chien (et par une goule aussi), et il nous parle, et bien sûr que la mère de Stephen sera qualifiée de goule, de « mâcheuse de cadavre » (corpsechewer) une petite centaine de pages plus loin, car rien ne se perd tout se transforme et se métamorphose dans Ulysse, et la goule mâcheuse de cadavres apparaissait déjà au premier épisode, mais dans la traduction de 1929, on traduit « ghoul » tantôt par « vampire », tantôt par « goule », comment voulez-vous qu’on s’en sorte ?
Après l’épisode 15, le plus long, mais aussi le plus drôle du livre, cela ira un peu plus calmement, jusqu’à ce qu’on puisse se lover dans le monologue de Molly. Rachel a déjà un peu l’impression de connaître Molly, elle est très présente dans le texte, sans être là vraiment. L’image de la panthère parfumée, que l’on trouve chez Dante, sied merveilleusement à Molly (hier, tu as envoyé à Isabelle un assez long article sur Dante pour le bao, et tu es en train de mesurer comment le hasard s’est agencé dans tes lectures, comment le nom de « Dante » est devenu une pierre angulaire dans l’édifice de tes lectures), il y a le parfum de Molly dans tout Ulysse, Derrida parle du perfumatif dans ce roman, et cela semble tout de même un brin perfumeux mais non, « Il doit y avoir des myriades de petites particules parfumées dans l’atmosphère. Oui, c’est ça. Puisque ces îles parfumées, les Moluques, ces Cinghalais ce matin, on les sent à des lieues. Je vais vous dire ce que c’est. Comme un voile tout fin tout fin ou un réseau qu’elles ont sur toute la peau, ténu comment appelle-t-on ça? des fils de la Vierge [ici, en traduction, un curieux écheveau entre « fil » et « fils »] et ça tisse en elles et ça sort tout le temps, fin comme tout, impalpable comme un arc-en-ciel [il faut être résolument aussi myope que Joyce pour donner ainsi l’impalpable à voir… ], sans qu’on s’en rende compte. Ça reste accroché à tout ce qu’elle quitte. Le pied de ses bas. Ses souliers encore chauds. Son corset. Son pantalon : petit coup de pied pour s’en débarrasser. Au revoir jusqu’à demain. Le chat aussi aime renifler sa chemise sur le lit. Je connais son odeur entre mille [voir la lettre de Joyce à Nora, du 8 décembre 1909, I think I would know Nora’s fart anywhere. I think I could pick hers out in a roomful of farting women. It is a rather girlish noise not like the wet windy fart which I imagine fat wives have. It is sudden and dry and dirty like what a bold girl would let off in fun in a school dormitory at night. I hope Nora will let off no end of her farts in my face so that I may know their smell also, et si je pense à cela c’est en partie parce que j’ai rêvé, cette nuit, de Mama Josse qui me léguait un manuscrit de Tina Turner (sic ! mais tout s’explique, tout s’explique) et que je m’empressais de vouloir en envoyer une photo à Régis, l’inventeur d’un corpsechewer à très grande échelle (cf. Nourritures, L’Atelier contemporain, Strasbourg, 2026, pp. 61-86), et je ne parvenais pas à lui transmettre une photographie de ladite rarissime archive (je la savais fugace, et à raison, j’avais du nez), ma main étant curieusement dans un plâtre, au réveil ma main allait mieux merci, mais il va sans dire que le manuscrit de Tina Turner avait disparu aussi irrémédiablement que les idées de gauche au sein du Parti socialiste — j’ai prêté les Lettres à Nora à Mama Josse (pour qu’on me les rende, donc), mais au fond je peux ponctuellement citer directement Joyce en anglais au sujet du bruit et, surtout, de l’odeur des schproums de Nora, tout le monde lit bien l’anglais désormais — le plan Marshall tout ça]. L’eau de son bain aussi. Ça me rappelle des fraises à la crème. Où ça se loge-t-il exactement? Là ou sous l’aisselle ou entre les seins. Car ça se retrouve dans tous les coins et tous les creux. Le parfum de jacinthe se fait avec une huile éthérée ou je ne sais quoi. » ce passage est tiré de l’épisode de Nausicaa, qui n’a pas été trop compliqué pour Rachel, une sorte de soulagement, après les Sirènes et les Cyclopes. For this relief much thanks.
La vraie difficulté a été rencontrée, non pas avec l’épisode 14, « Les Bœufs du Soleil », réputé le plus ardu du roman, mais plutôt avec celui des Sirènes, celui qu’on préfère sauter plutôt que d’essayer même d’en parler, qui a exigé quatre bons jours de lecture, non pas 24/7, mais presque tant il est vrai qu’une lecture comme Ulysse vous assiège et sédimente en vous.
Rachel fait les trois huit sur Ulysse. Cadence de lecture adéquate, requise par elle en tout cas. Rachel prend des notes depuis le quatrième épisode. Elle a besoin, dit-elle, de se souvenir des noms, à défaut de tout comprendre. Cela lui est bien utile.
Elle rumine le texte davantage qu’elle le lit. Elle a appris à revenir sur ses pas. Je la suspecte de revenir de plus en plus en arrière à mesure qu’elle avance dans le texte. Excellente méthode.
Les vaches d’Hélios ont donc été lues ou ruminées avec un réel plaisir par Rachel, en dépit de la réelle densité de cette portion de texte. Le lexique de ce chapitre est en effet le plus varié du roman, mais il comprend le plus petit nombre de paragraphes : 63, pour être précis. On excepte dans ce décompte le monologue de Molly, où l’on ne peut pas parler de paragraphes en bonne et due forme.
Joyce disait des « Bœufs du Soleil » que c’était l’épisode le plus dur à exécuter, dans une Odyssée. How saith Zarathustra? Deine Kuh Trübsal melkest du. Nun Trinkst du die süsse Milch des Euters — oui, il y a de cela : c’est un bonheur de lecture mêlé, qui ne va pas sans une certaine souffrance, comme dirait R. B. Cosmonaute, il s’agit d’un texte de jouissance.
Se souvenir des noms des personnages, oui, mais qu’est-ce qu’un personnage chez Joyce au juste, lorsqu’un savon, un rognon, Shakespeare lui-même ou encore une pomme de terre sont appelés à jouer un rôle souvent important dans la fiction ?
L’épisode des Cyclopes, juste après la cacophonie des Sirènes, fut assez pénible à lire pour Rachel également. Trois bons jours lui ont été consacrés, avec une multitude de notes, de retours en arrière, de tentatives d’anamnèse dans le texte qui est en mémoire de tout.
Lire Joyce, c’est toujours déjà le relire, mais cette rumination revient également à écrire Ulysse, à le porter en soi. Parturition indissociable de la digestion : le lecteur est une vache qui accouche en la ruminant de sa propre lecture. Maïeutique terrible.
Dans Ulysse, le travail de Mina Purefoy dure depuis trois jours, et ladite femme en gésine apparaît brièvement au bordel, à l’occasion d’une messe noire fantasmatique, dont on tirera les conclusions que l’on voudra : « Sur la pierre de l’autel Mme Mina Purefoy, déesse Déraison, gît, nue et enchaînée, un calice placé sur la bosse de son ventre. »
In the virgin womb of the imagination the word was made flesh. « Dans le sein virginal de l’imagination, le Verbe s’est fait chair. » (Portrait de l’artiste en jeune homme). Cela peut nous emmener fort loin dans Ulysse, dont une lecture idéale et impossible devrait être tentée « dans le sein virginal de l’imagination », plutôt qu’à travers les notes, les gloses, les commentaires (y compris celui-ci).