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Esquilles du mois passé

Exhaustivité, découragement

Nous sommes le 3 juin. Je prends le parti de consigner de manière exhaustive tous les livres qui me sont passés et qui me passeront sous les yeux durant ce mois. Non pas seulement ceux que j’aurai lus en entier (il n’y en a qu’un seul jusqu’à présent, le livre de Joël), mais ceux dont j’aurai pu lire quelques pages au moins, avec, en sourdine ou en arrière-plan (cela fait quelques mois déjà), l’œuvre de Lampedusa, notamment dans l’édition des Opere chez Mondadori, dans la collection «  Meridiani  », qui est une Pléiade un peu cheap.

Une citation des leçons de littérature française de Lampedusa me fait ouvrir Civiltà e lingua di Francia de Karl Vossler (l’édition de 1948, tant qu’à faire; le Prince disposait d’un exemplaire de cette édition). C’est également Lampedusa qui m’a poussé à relire Pontalis au sujet de la question du lieu perdu, mais aussi le petit livre de Bernard Magné consacré à Perec, sur la notion d’aencrage. Lectures hétérogènes, ça me va.

Nous sommes le 4 juin et je trouve l’idée complètement idiote et vaine qui consiste à consigner de manière exhaustive tous les livres qui me sont passés et qui me passeront sous les yeux durant ce mois, mais je n’efface pas le fichier sur lequel j’ai commencé cet inventaire. Peut-être que lorsque je serai de meilleure humeur, je relirai avec plaisir mes notes, les poursuivrai, les jugerai dignes de paraître sur le blogue, ou pas.

[note du 9 juillet] Ou pas, effectivement. J’ai toiletté le fichier, retouché certaines remarques. D’autres ont été effacées.

Anti-Foucault

J’admire Michel Foucault (je m’intéresse plutôt au premier Foucault), mais je suis également passionné pour les raisons (elles sont nombreuses, et pas seulement idéologiques réflexes) de ses contradicteurs, qui finissent, souvent, par emporter mon adhésion, sans que mon admiration pour Foucault ne vacille pour autant de beaucoup. Ainsi, le livre de Mandosio reste précieux, Michel Foucault, longévité d’une imposture, paru à l’Encyclopédie des Nuisances.

Carlo Ginzburg, dans Le Fromage et les vers : « Ce qui intéresse surtout Foucault, ce sont le geste et les critères de l’exclusion : les exclus, un peu moins. » Et, mieux encore, au sujet d‘Histoire de la folie : « L’ambitieux projet de Foucault d’une ‘archéologie du silence’ s’est transformé ici en silence pur et simple, accompagné éventuellement d’une muette contemplation esthétisante. »

Et il y a aussi, bien entendu, la célèbre critique que Derrida assène à Foucault (Ginzburg y fait au reste allusion), mais il s’agit ici, ni plus ni moins, d’une véritable mise en crise du Cogito.

8 juin

Relu l’article sur Joël au réveil (5 heures), pour en corriger de menues coquilles et répétitions.

Je parie qu’il en reste.

J’espère boucler mon article sur Ellmann’s Joyce encore cette semaine.

Parcouru, hier soir, au lit, le catalogue de manuscrits et livres précieux de la Librairie Souget (année 1998).

*

Il y a
dans une lumière
deux ébauches
et elles tremblent.

(Pierre Peuchmaurd)

*

Bruits de la rue au matin. La vie d’un lecteur n’est pas toute la vie, et il n’est sans doute pas souhaitable qu’elle le devienne.

*

Le Bloomsday s’est transformé en festival de plusieurs jours à Dublin, où tout le monde célébrera à sa manière le livre que personne n’a lu. Il m’arrive de penser que je ne l’ai pas lu moi non plus.

Ces festivités sont d’autant plus incongrues que, longtemps, on avait interdit Ulysses en Irlande. On voudrait même rapatrier les restes de Joyce. Qu’on le laisse là où il est !

*

Essayer de s’émanciper de la tyrannie de l’actualité littéraire (favoriser l’inactualité, encore que le mot soit devenu presque un poncif), du SP et des livres tout frais parus qui me tombent entre les mains, qu’on me donne, dont on semble même, parfois, vouloir se débarrasser en se disant que je vais, moi, me fader ces trucs.

De fait, oui, je viens d’ouvrir La Dissipation et le Repli, recueil d' »articules » de Nicolas Bouyssis paru chez Pesty en 2025. Je parcours la table des matières dudit, cela parle des Utopies négatives de Mike Davies, d’Edouard Levé, de Beckett, auteurs que j’apprécie, et de tant d’autres choses potentiellement intéressantes qui peuvent trouver leur place sur mon bureau. Merci, Isabelle.

*

Communautés secrètes dans la lecture, manières d’ajointer les rhizomes, de faire résonner les zibaldones ensemble que je trouve souvent fascinantes. Ce sont ces relations dans la distance, dans l’écart, qui m’intéressent.

*

L' »il y a » de l’IA pose quelques questions…

Pessimisme/désespoir, images, actualité

Walter Benjamin : « organiser le pessimisme ». Très juste. Aujourd’hui, la question, en politique, semble celle de l’organisation du désespoir. Le désespoir auquel on est aujourd’hui acculé ne s’organise pas, arraisonné qu’il est par les forces en présence.

« Cet espace des images (Bildraum) que nous cherchons… est le monde d’une actualité intégrale et, de tous côtés, ouverte (die Welt allseitiger und integraler Aktualität). » Passage difficile à saisir de Benjamin, ce d’autant qu’il est entouré de guillemets. Toujours ce problème de la citation… Mais, oui, les images. Or, tout se passe comme si l’épouvante actuelle, celle de l’actualité intégrale (de l’actualité en continu) avait investi les images mêmes, celles précisément que nous cherchons.

Grand Océan

Et où en est ta rumination sur Hermann et compagnie  ? Cela avance. Sogol est là, toujours, présent dans les ruines du roman inachevable, laissé-là, abandonné.

Quod erat demonstrandum

«  La citation vient souvent au secours de l’écriture; là encore, il faut réfléchir sur son emploi pour qu’elle n’apparaisse ni comme une facilité ni comme le moyen trompeur d’apporter des preuves là où un raisonnement serait nécessaire.  » (Arlette Farge, Le goût de l’archive)

Dans la brume

Suivre certains comptes instagram comme on observe des gorilles dans la brume. S’installer très-confortablement dans le jugement, et médire du racolage généralisé.

Art thérapie (misérable miracle)

Toujours cette méfiance quant à ce que l’on nomme « art thérapie ».

D’abord, parce que j’y perçois un anglicisme grossier, un calque de la formule art therapy.

Ensuite, et surtout, parce que je ne pense pas que l’art puisse me guérir de quoi que ce soit. L’art est, tout au contraire, en connivence avec la maladie et la mort. On ne m’ôtera pas cela de la tête. Qu’on veuille faire en sorte que l’art soit en mesure de guérir est fallacieux sinon mensonger. Ce type de falsification fait partie de la grande entreprise de désensibilisation du monde menée par, disons, la bourgeoisie.

De toute manière, tu n’es jamais content.

Malentendu

On me contacte via le formulaire du présent blogue. Très bien. Il arrive que cela fasse plaisir. Or, ici, ce doit être un malentendu, au vu autant du pédigrée de la personne que du propos élogieux et sympathique (flagorneur) qu’elle m’a tenu. Si elle savait, cette personne, à quel point je maudis son approche, ce que cette fossoyeuse patentée de la pensée nomme, je suppose, sa « philosophie ».

L’ours Martin

Amusante citation de Flaubert, glanée dans le livre de Philippe Chardin sur Musil : «  On préférait à Shakespeare je ne sais quel baladin qui montrait des ours. Il est vrai que j’aimerais mieux être comparé à Martin qu’à un de nos confrères.  »

Titres

L’inénarrable Hilaire Belloc avait un don pour les titres : On Nothing, On Everything, On Something, On, First and Last, This and Last and the Other. J’aime beaucoup le côté tongue-in-cheek du personnage, dont je lis On, où l’on trouve notamment un article assez amusant consacré à mon péché mignon, les notes de bas de page. Je n’avance guère dans sa biographie par A.N. Wilson.

Thibaudet

Thibaudet est un scrogneugneu fréquentable. Pour des remarques comme celle-ci : «  Le romancier authentique crée ses personnages avec les directions infinies de sa vie possible, le romancier factice les crée avec la ligne unique de sa vie réelle. Le vrai roman est comme une autobiographie du possible.  »

Les pages de François Compagnon sur Thibaudet sont très bien. Il faut l’admettre.

Lexique Albarracin

J’ai publié ici-même la définition du mot «  définition  » ainsi que quelques mots sur le mot «  mot  » (voir ici). Il est bon de faire avaler au serpent sa propre couleuvre. En espérant que quelqu’un puisse trouver cela drôle, même lointainement.

L’autoréflexivité n’est pas une fin en soi. Je pense avoir passé l’âge.

Livres en feu (Lucien X. Polastron)

Livres en feu. Histoire de la destruction sans fin des bibliothèques (Denoël, 400 pages) me tombe un peu des mains. Il convient de lire des livres qu’on n’aimerait pas écrire, dont on ne goûte pas la manière dont ils sont écrits. Le propos de Polastron est prenant, mais je m’égare dans cette grande étude fourmillante.

Je repère le volume collectif Histoire de la lecture dans le monde occidental (Cavallo et Chartier dir., dans la bibliographie), et je songe à Une histoire de la lecture de Manguel acheté cet été à Bruxelles. Il est quelque part dans ma bibliothèque, mais où? Sans doute à côté de Hitler’s Private Library, que j’ai parcouru davantage pour voir comment est fait ce livre, que pour son contenu (Hitler était un lecteur de Hamlet? Très bien. De Clausewitz ? Intéressant. Und so weiter.)

Dans ma bibliothèque un petit rayon commence de se constituer (oh! une dizaine de titres), consacré aux seules bibliothèques. (Je préfère «  commencer de  » à «  commencer à  ». Dans Le  Grand Meaulnes, les deux formes alternent. Il me semble saisir une nuance de sens entre les deux, qu’en dit Grévisse?)

Mélancolie dans le tram (de tramibus clamavis)

Feuilletant Sur la lecture de Proust, je me dis que dans un avenir pas si lointain, Proust, qui n’a jamais été un auteur facile, sera aussi difficile que du latin pour l’étudiant en lettres moyen, qui sera d’ailleurs (est déjà?) une espèce menacée de disparition. Je pourrais aisément étayer mon propos, mais cela me mettrait de trop méchante humeur. Et la négativité, c’est mal.

Marjane, Bernadette

Mort de Marjane Satrapi puis de Bernadette Chirac dans le même élan médiatique qui finalement annule toute possibilité d’émotion.

Beckett

Lu L’amitié de Beckett, le livre d’André Bernold consacré à Beckett. Je ne dirais pas que l’ouvrage est inintéressant. Simplement, Bernold ne se met pas assez en retrait. Je lui préfère, et de loin, le témoignage d’Anne Atik. Richard Ellmann avait mené des entretiens avec Beckett, et Knowlson après lui.

Copeaux de journée mal poncée

Je tombe sur une vidéo de Laure Adler soupirant, levant les yeux au ciel face à une militante de la sainte Gauche. J’avais apprécié, pourtant, sa biographie de Duras, alors même que je ne suis pas un grand lecteur de Duras.

Ces petits bleds d’Alsace où l’on déroule aux fenêtres des mairies des draps passés à la bombe pour réclamer le maintien de classes dans les écoles primaires. Le démantèlement éhonté continue. Y a rien, ça joue.

Trois passages autocensurés ici. Ne pas confondre fatigue nerveuse et lassitude de tout, même si les deux sont liées à la texture du monde.

Je feuillète le fort volume, édition spéciale SP, «  tirage en dos carré collé, distinct de l’édition définitive  » de L’Œuvre poétique complète de Pierre Peuchmaurd. Combien mieux que ces mousselines que d’autres éditeurs, plus grands et plus pingres, quelquefois sont susceptibles d’envoyer.

Ici cinq autres paragraphes que j’ai préféré effacer. Où vont les pixels effacés? Où va le blanc de la neige?

Croix, autolyse

Le seul problème philosophique vraiment sérieux, disait quelqu’un.

Dans l’exemplaire dont je dispose de Suicide Mode d’emploi (quatrième édition, 1982, de ce livre interdit, procuré d’occasion, sous le manteau), trois spécialités de médicaments dont il est précisé qu’elles peuvent apporter facilement la mort ont été cochées par la personne qui disposait de ce livre avant moi. Je pense que le choix d’apposer une croix dans la marge a été dicté par la mention « en vente libre ». Sinon, dans l’ensemble, il s’agit d’un exemplaire en parfait état de ce classique du genre.

Arbeit am Mythos

Le titre de ce livre de Hans Blumenberg, Arbeit am Mythos, m’a toujours beaucoup plu. Travail au mythe. J’ignore si l’ouvrage a été traduit en français.

Relecture, donc, de ce livre de Blumenberg, dont les pages consacrées à Joyce, que je connaissais déjà, m’ont semblé un peu fades. Je salue tout de même la lucidité de Blumenberg quant à la machine joycienne : «  eine Produktionsindustrie für eine Rezeptionsindustrie  ».

Blumenberg rappelle que l’Ulysse de Joyce est davantage l’Ulysse de Dante que celui d’Homère. C’est un point, me semble-t-il, fondamental.

Livre en rêve

Rêvé, la nuit dernière, que je lisais un livre de Julien Starck. Il était relié à la main. Je ne me souviens plus de quoi cela parlait, mais ce livre lu en rêve a incontestablement une valeur pour moi. J’essaie de m’en rappeler, mais le souvenir volontaire ne manque pas de déformer le livre de Julien. Et je trouve cela dommage, parce que c’était un livre dont la lecture m’était plaisante.

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