Non classé

Le jour et la nuit (chien et loup de la lecture)

James Joyce, par Man Ray

À côté d’ombre, opaque, ténèbres se fonce peu ; quelle déception, devant la perversité conférant à jour comme à nuit, contradictoirement, des timbres obscur ici, là clair. Le souhait d’un terme de splendeur brillant, ou qu’il s’éteigne, inverse ; quant à des alternatives lumineuses simples —
(Mallarmé)

La nuit suit le jour et le
jour sourd de la nuit. 
(Albarracin)

À en croire Joyce lui-même, Ulysse et Finnegans Wake seraient comme « le jour et la nuit ». Or, chez Joyce, rien n’est aussi clair. L’obscurité vient jusqu’à brouiller la distinction du jour et de la nuit, pour la recouvrir; elle n’est pas sans travailler les oppositions, les identités et les catégories. L’écriture de nuit œuvre dans l’indifférencié.

Comme le jour et la nuit — on peut prendre la formule au pied de la lettre : Ulysse est le livre du jour, Finnegans Wake, celui de la nuit. Le premier est plus clair, plus lisible que le second où, comme dirait Hegel, toutes les vaches sont noires, worin, wie man zu sagen pflegt, alle Kühe schwarz sind.

Dans le Wake, toutes les vaches sont noires. Mieux encore, elles parlent anglais comme des vaches espagnoles, wie man zu zagen pflegt — comme on dit proverbialement, ou à peu près :

For he could ciappacioppachew upon a skarp snakk of pure undefallen engelsk, melanmoon or tartatortoise, tsukisaki  or soppisuppon, as raskly and as baskly as your cheesechalk cow cudd spanich. (FW  233. 32-35).

Je renonce à traduire ce passage issu de la nuit de Babel. On peut toujours aller voir comment Philippe Lavergne s’en est tiré ou, plus récemment, Hervé Michel dans ses Veillées Pinouilles. Retenons, pour avoir une idée de la nuit plutôt très noire selon Joyce, que l’on détecte, dans cette seule phrase du Wake, de l’allemand, du danois, de l’italien, du japonais, du pidgin mélanésien, ainsi qu’une allusion au philologue danois Rasmus Rask (1813-1815), réputé pour savoir 25 langues. Avec, en prime, donc, une traduction sauvage de l’idiomatisme français « parler anglais comme une vache espagnole ». Je n’invente rien, on ira voir dans Annotations to Finnegans Wake, de Roland McHugh (Routledge and Kegan Paul, Londres, 1980).

Joyce justifiait l’opacité du Wake par le caractère nocturne de l’ouvrage. Ulysse est il est vrai limpide en comparaison. Il y a une distinction entre ces deux livres. Mais l’un l’autre s’inscrivent dans une continuité, comme le jour et la nuit précisément.

Pour changer de métaphore : ce sont des livres de la même eau, seulement l’eau du second est plus tumultueuse, plus bourbeuse aussi. On n’y nage pas aussi facilement. Le Wake est même, en un sens, interdit à la baignade (à la lecture; on le dit illisible). On se souvient de la formule de Jung au sujet de Joyce et de sa fille : père et fille évoluent dans les eaux de la folie. Joyce nage, tandis Lucia sombre irrémédiablement. (On peut en tirer des conséquences sinthomales avant l’heure. Lacan nulle part ne reprend la formule de Jung, de même qu’il se garde bien de répondre à la question « Joyce était-il fou? » (séance du 17 février 1976). On le comprend. Répondre, que ce soit par l’affirmative ou la négative, de même que prendre Jung à son compte, eût été shunter sa réflexion même, et, par là, s’interdire quelques fulgurances.)

De la même eau, vraiment? On perçoit un saut qualitatif d’Ulysse au Wake. À partir de quand, au juste, la baignade devient-elle périlleuse? Quand, à quel moment décide-t-on de cela? L’instant de la décision étant, déjà, un moment de folie — cela aussi est presque devenu proverbial (wie man zu sagen pflegt), dans les eaux où je tâche de situer ma réflexion.

Où commence la nuit?

(Question subsidiaire en sous-texte : une vache, est-ce que ça nage?)

Avec le Wake, on passe, comme on dit, à autre chose. Mais cette altérité nocturne illisible est déjà très présente dans Ulysse. C’est toujours déjà la même chose :

Le soir d’été avait commencé de fondre le monde dans son mystérieux embrassement. Au loin à l’ouest le soleil se couchait et le dernier éclat d’une journée hélas trop prompte à disparaître caressait suavement la mer et la grève, le fier promontoire de notre bon vieux Howth … (Ulysse, trad. 2004).

La prose est ici fluide et claire. Du Joyce de la plus belle eau, disons. Il est un peu plus de vingt heures, la nuit commence de tomber. Moment diurne-nocturne, crépusculaire. C’est le début de « Nausicaa », le treizième épisode d’Ulysse (qui en comprend 18). On en est aux treize dix-huitièmes de la lecture. Aux trois quarts. Non. On s’approche en réalité du milieu, pour ce qui est du nombre de pages, de volume textuel. (On ne sait pas vraiment où commence Ulysse, ni à vrai dire où se trouve son milieu.)

Avec « Nausicaa » débute le versant nocturne d’Ulysse. L’épisode suivant n’est autre que le très-opaque « Oxen of the Sun » (les vaches d’Hélios sont irrémédiablement noires pour Joyce), qui lui-même n’est qu’un prélude à l’épisode de Circé, le plus long du livre, qui se déroule entre vingt-trois heures et minuit au quartier des bordels, la bien nommée « Nighttown ». L’épisode 16, entre minuit et une heure du matin, est un prolongement des libations à l’enseigne du bon Eumée (i.e. l’abri du cocher, sous Loopline Bridge), où l’on prend le verre de l’étrier avant de s’en retourner à Ithaque (épisode 17, où Bloom et Stephen pissent sous les étoiles), pour finir dans les pensées somnolentes de Molly (épisode de Pénélope). Le livre réputé du jour se déroule donc, au moins pour moitié, durant la nuit.

Et réciproquement. Plus tard, au bout de la nuit du Wake, l’aube se mettra doucement à poindre, au dernier chapitre : « Calling all downs. Calling all downs to dayne. » (FW 593.2). Dans l’habile traduction d’André du Bouchet « Tôt le monde en basse ! Tôt le monde à aube ost. »

Cela s’éclaire en effet, oh ! sans que l’on puisse parler de clarté, en fin de volume. Moment nocturne-diurne, auroral. La fille fluviale, Anna Livia, s’adresse à son père l’océan. Elle se jette en lui, et livre les clefs (il est beaucoup d’histoires de clefs chez Joyce), encore que l’on ne sache guère à quelles serrures elles sont réservées.

My leaves have drifted from me. All. But one clings still. I’ll bear it on me. To remind me of. Lff! So soft this morning ours. Yes. Carry me along, taddy, like you done through the toy fair. […] Lps. The keys to. Given! (FW 628.6-15)

Je traduis :

Mes feuilles s’en sont dérivées de moi. Toutes. Mais une tient bon. Je la porterai sur moi. Pour me souvenir de. Lff ! Que doux ce nôtre matin ! Oui. Emporte-moi, baba, comme tu l’fis à travers la foire aux jouets. […] Lps. Les clefs de. Données !

Anna Livia (Lucia?), tout comme Molly Bloom (Nora?) avant elle, a le dernier mot du livre. Elle garde sur elle la dernière feuille, elle emporte par-devers elle la dernière page du Wake, qui s’effeuille sous les yeux du lecteur.

Toutes les vaches semblent noires dans le Wake, et déjà dans certaines portions d’Ulysse. Mais ce n’est pas d’un savoir absolu dont il s’agit ici. Plutôt du chien et loup par lequel tâche de se faufiler la lecture.


 

Laisser un commentaire