Non classé

Chaque troisième pensée (notes sur la traduction, 16)

Lors d’une émission à la télévision canadienne (Prisme, 30 novembre 1969), Allen Ginsberg débute un entretien en citant Shakespeare. On lui demande quel est son rapport à la littérature. Il répond : « Chaque troisième pensée, c’est la littérature… Il y a un vers de Shakespeare : Chaque troisième pensée, c’est ma mort. » La littérature, la mort — il y a quelque chose de profond qui anime le propos de Ginsberg. Sans doute la littérature, à mieux dire : l’écriture, a-t-elle partie liée avec la mort, sans pour autant qu’elle s’interdise toute forme de vitalisme (la poésie de Ginsberg en témoigne).

Le vers en question se trouve dans La Tempête. Prospero, à la fin de la pièce, dit vouloir se retirer à Milan, pour y faire l’expérience de la mort :

And thence retire me to my Milan, where
Every third thought shall be my grave.

La formule doit s’entendre dans l’économie générale de La Tempête. Elle annonce également la victoire : Prospero a désormais agi de telle sorte que sa mort rompra le dernier lien unissant Antonio au pouvoir ducal. Sa tombe marque le triomphe ultime sur son frère. Envisagé sous cet angle, le fait de donner Miranda en mariage constitue tout autant un moyen de préserver l’autorité de Prospero qu’une façon de s’en défaire. L’idée de victoire, qui ne se comprend que dans le contexte de la pièce, n’est néanmoins pas présente dans l’original, si l’on s’en tient à ce fragment.

De là je me retirerai dans mon Milan où
Une pensée sur trois sera pour mon sépulcre.
(J.-J. Mayoux, le sépulcre me semble aller dans le sens du triomphe, mais on perd l’efficacité de « grave »)

De là, je gagnerai Milan pour y donner
À la tombe, dès lors, chaque tierce pensée.
(Pierre Leyris, traduction un peu tortueuse)

Puis, alors, me retirer dans mon Milan, où
Toute pensée pour tiers me sera le tombeau.
(André du Bouchet, qui ne parvient pas à me convaincre ici)

Et de là je regagnerai Milan, ma chère ville
Où mes troisièmes pensées ne seront plus que la tombe.
(Yves Bonnefoy, traduction élégante)

Ensuite, je me retirerai à Milan, où
Je consacrerai une pensée sur trois à la mort.
(Dorothée Zumstein — la mort est ici centrale)

Et en italien :

E di lì ritiarmi alla mia Milano,
Dove un pensiero su tre
Sarà per la mia tomba.
(Agostino Lombardo)

La traduction de Dorothée Zumstein me semble finalement convenir le mieux. Celle de Bonnefoy est très belle, mais elle me paraît moins claire. La traduction d’Agostino Lombardo est une traduction dépliante (davantage de vers, mais une versification plus étroite), qui permet de générer un autre rythme, qui convient assez bien à La Tempête. Peut-être que re-traduire littéralement à partir de l’italien serait une piste :

Et de là, me retirer à Milan,
Où une pensée sur trois
Sera pour mon tombeau.

Dans ce segment, le sens cognait aux bords dans les cinq traductions françaises, qui ne s’aventuraient pas selon un autre rythme. Elles se crispaient sur une fidélité d’ordre formel. C’est louable mais cela ne permet pas d’emporter la langue de Shakespeare là où elle devrait se trouver en français.

Je ne suis pas persuadé que ma rapide tentative de traduction soit meilleure. Il n’est pas davantage sûr qu’une place soit réservée à Shakespeare dans la langue française. Traduire, c’est rêver ce lieu et en proposer une fiction plausible.

Laisser un commentaire