
« He was a saint who liked his beer (usually his Guinness)
at eleven and his whisky at five. »
(James Knowlson, au sujet de Beckett)
La lecture de Beckett Remembering, Remembering Beckett (Bloomsbury, 2006) est une très agréable retraversée de la vie de Beckett, après l’inégalable Damned to Fame de James Knowlson. Il s’agit de témoignages et d’entretiens, dont certains de Beckett en personne, lesquels ont nourri l’immense biographie. Le soin éditorial de James et Elizabeth Knowlson est remarquable dans ce volume où les documents sont ordonnés de manière chronologique, habilement éclairés par de courts chapitres biographiques qui permettent de les contextualiser. L’iconographie est également très belle; on trouve, même, quelques photographies rares de Beckett qui n’ont pas été aspirées par internet.
Ma crainte, avant même d’ouvrir le livre, fut celle d’être face à une méchante forme de Nachlass — ce qui pouvait rester après le bon millier de pages de la biographie de Knowlson, les miettes, les pelotes oiseuses de ragots que l’on fait passer pour exceptionnelles, comme autant de reliques d’un saint. Et l’on sait bien que les reliques, cela se falsifie. Je ne mets pas en doute la sainteté de Beckett. Seulement son hagiographie et les produits dérivés qui en découlent.
Il n’en est rien. Les 313 pages de ce volume se lisent agréablement, et pour tout dire, avec gourmandise. Je retiens ici, à titre d’exemple, quelques éléments du témoignage de Ruby Cohn, bien connue des beckettiens (elle a publié quelques ouvrages importants consacrés à SB, mais a aussi édité le précieux volume des Disjecta).
Ruby Cohn (1922-2011), alors étudiante en littérature comparée, se trouve à Paris en 1952 et est fascinée par En attendant Godot. De retour aux États-Unis, elle entame une thèse consacrée à Beckett. Cohn lit alors de fort près les traductions de Watt, de Molloy et de Malone Meurt, et y trouve quelques menues erreurs. (Beckett en fut informé par le biais de son éditeur.) Dix ans plus tard, Cohn et Beckett se rencontrèrent à Paris. Rendez-vous fut pris le 23 juin à 8 heures du soir, rue Casimir-Delavigne, à l’hôtel où logeait Cohn, avant d’aller dîner. Beckett, dont la ponctualité est pourtant légendaire, arriva à bord de sa 2CV avec une bonne demie-heure de retard, ayant confondu la rue Casimir-Delavigne, dans le 5ème arrondissement, et la rue Casimir-Périer, dans le 7ème. Cohn et Beckett sympathisèrent rapidement. Plus tard, en 1975, à l’occasion des répétions de Godot en Allemagne, Cohn demanda à Beckett pourquoi il avait fait d’Atlas le fils de Jupiter dans sa pièce (au moment où Pozzo tourne Lucky en dérision). Beckett s’était tout simplement trompé. Il fit d’Atlas le frère de Jupiter, comme il se doit, lors de la répétition suivante. (L’édition française a maintenu l’erreur, qui est, je trouve, porteuse de sens.)
Ces souvenirs de Beckett, on l’aperçoit à travers les petites anecdotes que je viens de signaler, nous le rendent moins infaillible et combien plus humain qu’on tendrait naturellement à le croire. Lawrence E. Harvey (1925-1988), autre beckettien d’envergure qui fut un temps proche de l’écrivain, nous parle de ce que Beckett nommait une « syntaxe de la faiblesse », a syntax of weakness qui, précisément, n’est pas sans assurer le charme plus encore que la force de l’œuvre, dans ce qu’elle peut avoir précisément de faillible. Et il ne s’agit pas, une fois de plus, de brandir ce qui est devenu un slogan (« rater mieux, etc. »). Tout au contraire. On ne réduit pas Beckett — son œuvre — à quelques formules ou à la seule forme. C’est l’inverse même de son incoercible sainteté, de sa faillite et de la défaillance d’une parole qui cherche mais qui cherche quoi au juste? un peu en-dessous des mots.